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Royaliste n°1259 du 19 juin 2023

Civilisation, décivilisation

par Gérard Leclerc

lundi 19 juin 2023

En suggérant à Emmanuel Macron que nous vivions un « processus de décivilisation », Jérôme Fourquet a touché un point sensible, enclenchant du même coup une réflexion qui n’est pas près de s’éteindre. Bien sûr, certains se sont indigné, prétextant que cette thématique était déjà propre à Renaud Camus, auteur infréquentable par principe. Mais se lancer des interdits à la figure ne sert pas forcément la lucidité. Il conviendrait mieux de s’interroger sur l’analyse toujours pointue de l’auteur de L’Archipel français, sans forcément rejeter tous les aspects de celle de Renaud Camus. Sans doute peut-on objecter que trois événements de l’actualité (l’agression d’une infirmière au CHU de Reims, la mort de trois policiers dans un accident de la route dans le Nord ou l’incendie criminel devant le domicile du maire de Saint-Brevin-les-Pins) ne forment pas forcément un phénomène de civilisation. Mais loin de lancer un « concept fumeux », (Alexis Corbière) Jérôme Fourquet désigne une histoire sociologique qui s’étend sur des dizaines d’années.

Nous ne vivons plus dans la France des années soixante, où 35 % des Français se rendaient à la messe du dimanche et où le parti communiste rassemblait un quart de l’électorat. Toute une sociabilité s’est trouvée détruite. Déjà au lendemain de la guerre, George Orwell se demandait si la notion de « décence commune » n’était pas sur le point de disparaître. Fourquet peut rappeler aussi l’importance de l’essai de Jean-Pierre Le Goff sur La fin du village, avec ce qu’il appelle « la déglingue », « à savoir la déstructuration de la cellule familiale, associée à une précarisation sociale frappant certains groupes sociaux ». Déglingue qui ne favorise pas la transmission des règles de civilité et de bonne conduite.

Les trois drames évoqués ne justifieraient pas un qualificatif aussi lourd, si l’actualité elle-même ne renvoyait sans cesse à des faits de société qui donnent à penser. Que l’on songe à la multiplication des harcèlements dont sont victimes enfants et adolescents, que l’on ne saurait séparer de la situation du système scolaire en général. Si l’on ajoute à cela le développement de la pornographie, l’expansion continue de l’usage des drogues, et les multiples expressions d’incivilité, on ne peut esquiver la question d’une mutation profonde des habitus sociaux. Gauche et extrême gauche peuvent être indisposées par l’assimilation de tout cela à une immigration incontrôlée, mais il n’est pas possible d’ignorer que la déstabilisation psychologique et culturelle de toute une population vivant aux marges de la cité n’arrange rien.

Nos politiques sont-ils vraiment armés pour affronter intellectuellement un tel phénomène de décivilisation ? Que le président de la République ait eu recours à un tel concept, plutôt étranger au langage commun de la classe politique est aussi un symptôme à examiner. Le primat d’une certaine vision fondée sur l’homo economicus, et pour tout dire sur le saint-simonisme technocratique est en soi au fondement d’une erreur fondamentale d’appréhension du politique. À l’encontre de cette erreur, il y aurait lieu de recourir à des penseurs qui, depuis longtemps déjà, se sont saisi de ce que Karl Polanyi appelait le « désencastrement » de l’économie par rapport à l’environnement vital que constituent les relations sociales et morales ainsi que des solidarités dont participent les hommes et les femmes. Mais Polanyi n’est pas seul sur ce terrain. Je pense aussi à Zygmunt Bauman, qui nous a quittés il n’y a pas si longtemps (2017), suffisamment averti de nos pathologies pour avoir évalué « le coût humain de la mondialisation ».

Son concept de « société liquide » permet de comprendre un certain désarroi contemporain devant l’effacement des liens les plus intimes. Mais voilà qui nous oblige à mettre en évidence ce que Norbert Elias appelait « la civilisation des mœurs » et ce n’est nullement l’effet du hasard que Jérôme Fourquet se soit réclamé de son autorité. Ce qui fait la substance d’une société, ce sont bien les mœurs, c’est-à-dire les habitudes acquises en commun et profondément intégrées dans les mentalités. Il est plutôt singulier que lorsque dans les débats sur les violences actuelles on évoque des solutions prochaines, c’est toujours la justice et l’état de la législation qui se trouvent mis en cause. Sans doute, faut-il à notre système judiciaire des moyens adéquats pour répondre à sa mission. Sans doute manquons-nous aussi de prisons pour accueillir les délinquants. Mais cette seule perspective punitive ne parvient pas à me satisfaire et je ne suis vraiment pas séduit par le modèle américain, avec la proportion inouïe de sa population carcérale et du nombre de jeunes noirs qui commencent leur existence derrière les hauts murs.

Cela ne constitue en rien un modèle de civilisation ! Voilà en quoi l’œuvre de cet historien-sociologue qu’était Norbert Elias peut nous être utile. Elias n’ignore nullement - bien au contraire ! - le rôle de l’État pour le contrôle de la violence dans une société donnée. Il a montré, notamment avec l’exemple de la monarchie française, comment la société entière avait été imprégnée de l’exemple de la cour royale. Mais il a aussi insisté sur l’importance de l’auto-contrôle, la capacité à maîtriser ses émotions, qui s’acquiert dans la durée et lorsque les habitudes de civilité s’intègrent dans les comportements. D’où l’interaction entre le privé et le social. Ainsi que l’écrivait Érasme : « Quoique le comportement extérieur découle d’une âme bien faite, il arrive parfois que, par manque de formation, on déplore l’absence complète de cette grâce chez des hommes honnêtes et cultivés. »

Elias n’a jamais prétendu que les processus de civilisation, qu’il avait observés lors de longues années d’étude étaient unilatéraux. Notre ami Gaël Brustier s’en est expliqué dans une tribune du Figaro (31 mai). Le bienfait de l’accumulation intégrée des mœurs qui forme la civilisation peut être sévèrement détruite par une évolution contraire. L’auteur de La Civilisation des mœurs, qui avait perdu sa mère à Auschwitz le savait mieux que quiconque. Il a d’ailleurs procédé à une étude précise de ce qui s’était produit en Allemagne avec l’avènement du nazisme. Certains de ses disciples se sont inspirés de cette étude pour comprendre les phénomènes contemporains, notamment aux États-Unis, qui n’inspirent guère d’optimisme. La civilisation est un combat sans fin…

On se rapportera à l’entretien de Jérôme Fourquet dans Le Point du 15 juin.

Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Pocket. Cf aussi La Dynamique de l’Occident et La Société des individus.

Zygmunt Bauman, L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Pluriel.