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Royaliste n°1264 du 23 octobre 2023

L’exception Michéa

par Gérard Leclerc

lundi 23 octobre 2023

Voilà bien longtemps déjà que je m’intéresse, et même me passionne, pour la pensée de Jean-Claude Michéa. J’ai toujours aimé son indépendance absolue, en même temps que sa fidélité à une certaine tradition ouvrière… et disons le, populiste. N’est-il pas un des rares à se réclamer de ce vocable stigmatisé par les bien-pensants ? C’est parce que, intellectuel, il ne se croit pas obligé de mépriser cette France périphérique, telle que l’a décrite Christophe Guilluy. Quittant la métropole montpelliéraine, où il a enseigné si longtemps, il a choisi de s’installer, avec son épouse, dans un petit village des Landes, pour échapper à la pression d’un monde qu’il définit comme « hors-sol et humainement appauvri ». Ce n’est pas que la vie à la campagne soit particulièrement idyllique. Elle souffre de l’abandon de tous les services qui, hier encore, participaient à l’animation villageoise, du café à l’épicerie en passant par le médecin. Mais subsiste un certain art de vivre, un sens de l’entraide et le goût de certaines traditions. Michéa va jusqu’à défendre la chasse, la corrida et la sonnerie des cloches ! Tout ce qu’exècre la mouvance d’une gauche verte progressiste, dont une Sandrine Rousseau et un Aymeric Caron sont les représentants patentés.

Mais que l’on ne s’y trompe pas ! Le différend n’est pas seulement de l’ordre d’une sensibilité différente. Il se rapporte à une analyse globale de la situation du monde actuel, dont les résultats sont alarmants. Sans doute, au rebours du progressisme triomphant des Trente glorieuses, règne-t-il aujourd’hui un climat assez pessimiste, que cette mouvance écologiste se charge d’alimenter. Elle n’impressionne nullement notre penseur, car elle participe d’une idéologie qui prend la nature en otage, sans vraiment la connaître et pouvoir y demeurer. De plus, elle a partie liée avec le wokisme, que Michéa poursuit de toute sa verve : « Le wokisme c’est-à-dire – et contrairement à l’interprétation propagée à la fois par l’extrême gauche post-mitterrandienne et par la droite Valeurs actuelles – le complément culturel le plus extrême de l’idéologie néo-libérale ne constitue rien d’autre qu’un stalinisme version McDonald’s (…) que son ralliement enthousiaste depuis l’ère Delors/Lang/Mitterrand, à la révolution culturelle permanente du capitalisme américain (Hollywood, Netflix, Twitter, Silicon Valley, etc) a rendu encore plus délirant. »

Cette polémique ne prend toute sa dimension qu’en référence aux instruments intellectuels qui permettent de comprendre les évolutions du monde dans toute leur amplitude. On sait à quel point Jean-Claude Michéa est redevable à George Orwell de sa vision décapante d’un univers que l’on a un peu trop vite identifié au seul totalitarisme soviétique. Il concerne directement les réalités d’aujourd’hui. L’auteur de 1984 l’avait prévu : « Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. » Mais à Orwell il faut associer Marx ! Ce qui oblige à un sérieux réexamen, tant l’assimilation de l’auteur du Capital au système lénino-stalinien est ancré dans les esprits. Michéa a son explication de ce qu’il considère être une dérive du mouvement ouvrier. Il désigne la responsabilité d’une intelligentsia qui aurait compris - c’était aussi l’idée d’Orwell - « que le vieux mouvement ouvrier socialiste lui offrait un tremplin idéal pour satisfaire son désir secret de tenir à son tour le fouet et de devenir ainsi calife à la place du calife. » Cela explique-t-il la forme totalitaire qu’a pris le socialisme réel ? On peut en discuter, mais que l’intelligentsia ait été détentrice du vrai pouvoir en URSS n’est pas douteux, avec le déploiement inouï d’une volonté de puissance.

Reste la question non du marxisme, mais de la pensée de Karl Marx, dans sa complexité. Michel Henry qui enseignait lui aussi la philosophie à Montpellier était proche de son collègue dans sa lecture du Capital, alors même que le verdict de l’histoire semblait l’avoir rendu obsolète et mensonger. Et bien non, le capitalisme qui semblait être sorti vainqueur de la chute du mur de Berlin demeure une redoutable machine a dévorer l’espace vivant. Il suffit, pour le constater, d’observer l’énorme énigme que constitue la marche folle de la planète, avec ses conséquences qui ne sont pas seulement écologiques. Car le capitalisme constitue « un fait social global » qui atteint tous les aspects de l’existence. Son caractère illimité et révolutionnaire (au sens où il ne cesse de détruire pour se renouveler) le conduit « à devoir progressivement noyer “dans les eaux glacées du calcul égoïste” (selon l’expression célèbre de Marx) toutes les autres sphères de l’existence humaine, y compris, comme on le voit aujourd’hui, celles qui relevaient jusqu’ici de l’intime et de la vie privée (un “progrès” encore évidemment inimaginable à l’époque de Proudhon, de Marx ou de Bakounine). »

Le néo-libéralisme culturel de la gauche « américanisée » n’a pu se déployer que dans la logique de ce fait social global. Jean-Claude Michéa n’a aucune indulgence pour toutes les avancées dites sociétales auxquelles s’est ralliée la gauche, depuis qu’elle a abandonné ses objectifs socialistes. Il participent d’une déshumanisation générale. Ce n’est pas pour autant qu’il est disposé à reconnaître à la droite CNews la dissociation qu’elle opère entre le sociétal et l’économique. Mais sur ce terrain, il faut le suivre dans sa démonstration de la validité de Marx dans l’analyse de l’état de crise ouverte et permanente du capitalisme aujourd’hui. Voilà qui réclamerait un volume entier d’explications qui concernerait de plus doctes que moi. Il me semble percevoir toutefois que le caractère désormais entièrement spéculatif de l’économie actuelle nous conduit à « un messianisme délirant ». À l’heure où on se rappelle le souvenir de Raymond Aron pour le quarantième anniversaire de sa mort, que penserait-il de cette perspective « d’une bulle spéculative mondiale d’une ampleur qui n’aurait aucune chance de se voire rembourser un jour », lui qui tablait sur la caractère foncièrement raisonnable de l’économie libérale ?

Cet essai de Michéa constitue en fait une sorte de petite encyclopédie, du fait de l’étendue des sujets qu’il explore. C’est pourquoi il est constitué d’une multitude de notes qui précisent les termes employés dans un entretien liminaire de l’auteur publié dans uns journal local. Cet assemblage en forme de poupées russes est riche d’un savoir précieux, et il renvoie aussi à toute une bibliothèque spécialisée, inconnue des circuits officiels. Que l’on adhère ou pas à sa pensée, celle de ce vrai penseur est l’occasion de la plus belle des maïeutiques.

Jean-Claude Michéa, Expansion du domaine du capital, Albin Michel.