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Royaliste n°  1252

Le génie lucide de Pierre Legendre

par Gérard Leclerc

lundi 13 mars 2023

De l’œuvre immense de Pierre Legendre, ou pourra retenir « L’Amour du censeur », Le Seuil, 1974 ; « Jouir du pouvoir », Minuit, 1976 ; « Sur la question dogmatique en Occident », Fayard, 1999.

Mon premier contact avec Pierre Legendre – qui nous a quittés ce 2 mars – ne fut pas livresque ; il eut lieu lors d’une conférence de l’intéressé au tout nouveau Centre Pompidou. Pour une découverte, c’en était une ! L’originalité évidente d’une pensée se manifestait d’abord dans une sorte d’humour ravageur, dont la drôlerie ouvrait sur un monde conceptuel inconnu. «  Coluche philosophe  », avait souri l’un des auditeurs. Oui, mais nous n’étions pas conviés dans cette salle pour rire, c’était pour casser nos a priori, faire tomber nos défenses pour pénétrer autrement au sein de l’énigme de notre société. Car notre société était bel et bien énigmatique. Elle n’était pas lisible au travers de nos analyses sociologiques courantes. Pierre Legendre nous offrait une exploration. Mais le penseur ne nous faisait cadeau d’aucune facilité. Ouvrir un de ses livres est une épreuve, car la moindre phrase nous confronte non pas tellement à un casse-tête qu’à une complexité qui se formule dans une expression à tiroirs et nous renvoie surtout à une extraordinaire érudition.

Les relations de l’amour et du droit. – Cette érudition est au point de départ de toute une œuvre. En 1957, l’universitaire a soutenu une thèse sur le droit romain et sur le droit canonique. Ce qui le conduisit à se spécialiser comme médiéviste et à éditer des manuscrits latins des XIIe-XIIIe siècles. Il s’intéressera aussi à l’histoire des formes étatiques, l’administration de la France monarchique et républicaine. Inutile de dire que je suis très loin d’avoir même exploré ce parcours, qui échappe largement à mes compétences. De la quarantaine d’ouvrages publiés, je n’ai lu que quelques livres, suffisamment pourtant pour avoir pressenti l’importance d’une démarche à la mesure de son objet. C’est-à-dire l’anthropologie au sens fort du terme. J’ai beaucoup plus lu les livres de Michel Foucault que les siens, mais je ne suis pas sûr d’avoir fait le bon choix. Je m’en suis aperçu notamment au tournant de ce siècle, lorsque je rédigeais un essai intitulé L’amour en morceaux ? Il m’était impossible, en effet, d’éluder les relations de l’amour et du droit, celles qui président au développement généalogique de l’humanité.

Mais un événement récent vient à mon secours pour mieux m’expliquer. Un sociologue d’ultra-gauche, se réclamant de Pierre Bourdieu, vient de publier un essai violemment polémique à l’égard de ce qu’il appelle le familialisme, tout simplement l’existence de la cellule familiale. Geoffroy de Lagasnerie y dénonce l’aliénation même de cette existence, à l’encontre des libres dispositions de l’amitié. Dans une telle perspective, l’enfant ne peut apparaître que comme un gêneur, celui qui vient s’interposer contre toute autonomie individuelle. Le projet révolutionnaire actuel consisterait donc dans une critique radicale de la famille et de l’ordre familial. Eh bien, c’est précisément à cela que Pierre Legendre s’oppose, au nom de l’héritage anthropologique de l’humanité. Ce dont Lagasnerie et les siens entendent se débarrasser, c’est du caractère obligatoire du droit qui structure les sociétés. Pour Legendre, il est absolument impossible de se débarrasser de cette obligation, qui a pour lui un caractère dogmatique. Pensez donc, dogmatique ! Un terme forcément honni par tous les penseurs et les militants de la libération universelle.

Précisément, ce qui est conçu par certains comme libérateur pourrait être, au sens le plus fort, destructeur de ce qu’il y a de plus fondamental en nous. Là-dessus, Legendre n’hésitait pas dans la provocation, en désignant les sociétés démocratiques contemporaines comme post-hitlériennes. Non pas parce qu’elles auraient rompu avec la perversité absolue du nazisme, mais parce qu’elles avaient intégré cette perversité sous la forme de la transgression des interdits, et même de l’interdit de l’inceste. Est-il utile de préciser que l’évolution de la législation pour satisfaire les revendications dites sociétales n’avait nullement son agrément. Ce qui lui a valu beaucoup d’ennemis.

Le caractère dogmatique du droit. – Mais il convient de revenir en arrière pour comprendre en quoi le penseur a mis au centre de son œuvre cette notion de caractère dogmatique du droit. Il n’est pas seulement historien supérieurement érudit, mais aussi psychanalyste à l’école de Freud. Ce qui lui confère plus qu’une appréhension clinique des relations humaines, une vision philosophique de l’anthropologie. Dans l’article qu’elle lui a consacré sur le site du Monde, Élisabeth Roudinesco a fort bien résumé la question. La relation du psychanalyste et de son patient relève du modèle étudié dans le droit canonique médiéval. Il met en évidence, avec les docteurs de la loi, l’existence d’un censeur extérieur : «  Autant dire que dans la cure au sens legendrien, le transfert duel n’aurait aucune consistance, s’il n’admettait pas une référence à un “tiers” : la loi, le dogme, l’autre, en tant que “langage” déterminant le sujet à son insu.  »

La mise en évidence de ce tiers appartient à un ordre de la pensée, qui n’est pas celui de la rationalité scientifique courante, celle que l’on voudrait transposer dans l’étude des sciences dites humaines (concept qui appellerait bien des mises au point). C’est donc à la Raison revêtue d’une majuscule que Pierre Legendre attribuera la faculté d’appréhender cette loi, souvent inaccessible aux modernes. Lorsque j’écrivais L’amour en morceaux ?, une formule de Milan Kundera était venue jeter un éclair pour cerner la difficulté : «  En allemand, la raison en tant que cause se dit Grund, mot qui n’a rien à voir avec la ratio latine et qui désigne d’abord le sol, puis le fondement (…). Tout au fond de chacun de nous est inscrit un Grund qui est la cause permanente de nos actes, le sol même de notre destin.  » Et le grand romancier d’ajouter : «  J’essaie de saisir chez chacun de mes personnages son Grund et je suis de plus en plus convaincu qu’il a le caractère d’une métaphore.  » La métaphore, et aussi bien l’image, ne sont perceptibles qu’à la psychanalyse sociale en quête de symbolique. À ceux qui croiraient que ce genre de considérations nous soustrait à nos réalités contemporaines, il convient d’apporter un démenti catégorique. Car la situation d’anomie (et donc l’effacement des repères symboliques), qui est celle des jeunes générations, les voue à un malaise qui trouve son débouché dans un fondamentalisme religieux complice d’un fanatisme mortel, lorsqu’il ne se perd pas dans l’addiction aux drogues. Un véritable fléau qui ravage des quartiers entiers et au-delà des milieux sociaux très divers. C’est pourquoi l’œuvre de Pierre Legendre s’impose non seulement comme un monument de culture, mais aussi comme une source de lumière et de lucidité pour notre temps. ■