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Royaliste n°1272 du 14 février 2021

Des espoirs pour les désespérés

par Bertrand Renouvin

mercredi 14 février 2024

Dans Marianne (4 février), Christophe Bourseiller croit pouvoir souligner le paradoxe d’une succession de révoltes qui ne conduisent à rien, faute de «  projet alternatif crédible  ». Les «  barricadiers  » de mai 1968, dit-il, se plaçaient sous l’égide de Marx, de Lénine, de Trotski, de Bakounine, alors que «  les révoltés du XXIe  siècle n’ont aucune idée du monde qui pourrait se substituer à la société actuelle  ».

L’auteur de La France en colères (Cerf) ouvre ainsi un vaste débat. Quant à l’histoire, la révolution mimée du Quartier latin a marqué la défaite des maoïstes et des trotskistes et le triomphe du peuple adolescent, antiautoritaire, qui se fichait pas mal des accords de Grenelle (augmentation du Smig de 35 %, des autres salaires de 10 % : ça fait rêver !) signés après une grève générale d’ampleur exceptionnelle. On peut aussi se souvenir que le XVIIIe siècle fut secoué par de très nombreuses révoltes qui n’étaient pas inspirées par un «  projet alternatif crédible  » – à moins qu’on ne songe au despotisme éclairé qu’appréciaient de très grands esprits…

Notre époque est confuse, désespérante à bien des égards, mais les mouvements sociaux qui l’agitent ne sont pas nécessairement privés de sens. On peut bien sûr regarder chaque protestation dans ses effets immédiats et en tirer des conclusions pessimistes : les grèves de 1995 n’ont abouti qu’au retrait partiel du plan Juppé, les manifestations de 2006 ont entraîné l’abandon du Contrat de première embauche, mais la politique antisociale n’a pas été bloquée, le mouvement syndical de 2010 contre la réforme des retraites a été un échec, de même que l’opposition à la loi El Khomri et à la récente réforme des retraites. La révolte des Bonnets rouges de 2013 et celle des Gilets jaunes en 2018 n’ont rien donné…

Cependant, il n’est pas absurde d’observer les mouvements sociaux dans leur logique et dans leur dynamique. Les révoltes spontanées et les actions syndicales mobilisent des fractions de plus en plus larges de la population, qui toutes expriment une opposition de plus en plus résolue à la violence néolibérale. Les manifestations de l’an dernier contre la nouvelle réforme des retraites ont été parmi les plus importantes de toute notre histoire sociale. La révolte paysanne qui secoue l’Union européenne est appelée à s’étendre dans les années qui viennent et les exploités de la France périphérique n’ont pas dit leur dernier mot.

Toute colère retombe, il est vrai, mais nous ne sommes pas dans le domaine des passions individuelles. Toutes les formes d’opposition aux réformes néolibérales expriment des aspirations positives. Défendre les services publics, c’est vouloir la reconstruction et l’extension de nos propriétés collectives. Refuser les réformes des retraites, c’est vouloir l’édification d’un système de protection sociale capable d’assurer le bien-être de chacun. Dénoncer le libre-échange du haut de son tracteur, c’est vouloir une protection tarifaire et non tarifaire garantissant des produits de bonne qualité. Bloquer une plateforme logistique, c’est vouloir des prix et un revenu paysan garantis. L’an dernier, les trois générations qui ont manifesté à treize reprises avec l’intersyndicale criaient leur rejet des politiques amorcées quarante ans auparavant au nom de la «  désinflation compétitive  ». Dès lors, il n’est pas difficile de susciter l’adhésion lorsqu’on évoque les conditions générales qui ont permis la reconstruction de notre pays après 1945 et qui peuvent favoriser un nouveau mode de développement : nationalisations, planification, politique des revenus sous l’égide d’un État mobilisant une économie protégée.

Il y a donc un «  projet alternatif crédible  », bien connu des lecteurs de Royaliste qui sont chaque quinzaine informés d’une autre réalité : il y a une pensée collective, critique et constructive, qui se déploie dans tous les domaines où l’action publique peut s’exercer et qui repose sur de solides fondements historiques, sociologiques et philosophiques. Nos lecteurs connaissent les œuvres et les auteurs, trop nombreux pour être cités, qui s’expriment plus souvent dans les colloques et sur les réseaux sociaux que dans les grands médias…

Depuis trente ans, la dynamique sociale ne cesse de redonner de l’espoir à tous ceux qui désespèrent de la politique partisane. Malgré les batailles perdues, le syndicalisme s’est rajeuni et la détermination des manifestants est intacte. La lutte des classes s’est étendue à tout le territoire selon une dialectique qui oppose l’oligarchie aux classes moyennes et populaires, les périphéries urbaines au cœur des métropoles, la paysannerie et ses organisations aux patrons de l’agrobusiness. S’y ajoutent la fureur inexprimée des fonctionnaires de tous grades qui assistent à la destruction de l’État et le désarroi des défenseurs de l’environnement, face aux errances de l’écologisme partisan.

Pour que la lutte sociale entre dans sa phase décisive, il faudrait que se réalise une double jonction – entre les mouvements de révolte, entre ces mouvements et les sociétés de pensée où s’affirme le projet alternatif. Il n’y a là rien d’impossible.