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Royaliste n°1271 du 31 janvier 2024

La révolte paysanne

par Bertrand Renouvin

mercredi 31 janvier 2024

Tous les deux jours, un paysan se suicide. Lorsque nous avions publié nos analyses et nos propositions sur l’agriculture (1), en avril 2016, cette tragédie silencieuse était regardée, en haut lieu, comme une regrettable fatalité. Confronté au déclin de nos capacités agricoles, aux ravages de l’ultra-concurrence et du productivisme, à la disparition de très nombreuses exploitations, aux pressions de la grande distribution, à la baisse du revenu agricole, les ministres successifs et la FNSEA se contentaient de gérer les crises tout en célébrant les bienfaits de l’Union européenne, la vertu allemande et les rudes stimulations du marché mondialisé.

La révolte paysanne projette soudain sur le devant de la scène médiatique les mécanismes opaques, les violences sournoises et les détresses trop longtemps ignorées. Voici l’opinion publique, spontanément solidaire des révoltés, clairement informée du poids des normes administratives, de l’acharnement bureaucratique, des désastres provoqués par le libre-échange, de l’échec de la PAC, du double jeu de la macronie qui cautionne à Bruxelles ce qu’elle déplore lors de ses excursions à la campagne, du triple jeu des dirigeants de la FNSEA, qui co-gèrent le ministère de l’Agriculture, dirigent des groupes agro-alimentaires et veillent à maintenir leur position dominante dans le syndicalisme agricole pour contrôler et étouffer les révoltes paysannes.

Les mesures annoncées par Gabriel Attal le 26 janvier s’inscrivent dans un scénario classique de récupération de la colère et de concessions apaisantes. L’homme qui veut “mettre l’agriculture au-dessus de tout le reste” - il y a quinze jours c’était l’éducation - a employé tous les mots qui font plaisir : “protéger notre héritage et notre identité”, faire acheter des produits français, assurer notre souveraineté alimentaire et bien d’autres merveilles.

Pour montrer sa bonne volonté, Gabriel Attal a annoncé l’arrêt de la “trajectoire de hausse” sur le carburant agricole, l’application des lois Egalim, dix mesures de simplification administrative et une accélération du versement des aides d’urgence. Il a également souligné qu’Emmanuel Macron s’opposerait à l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur. Qu’elles soient effectives ou verbales, ces promesses ignorent résolument les principales causes de la crise qui frappe l’agriculture française et européenne et qui provoque les révoltes paysannes d’Allemagne, des Pays-Bas, de Roumanie et de France.

Alors que la Politique agricole commune (PAC) avait été conçue comme un système de prix garantis fonctionnant dans une économie protégée, les réformes de la PAC en 1992 et 2003 ont supprimé la préférence communautaire et les prix garantis au nom de la libre concurrence sur le marché mondial, selon les règles de l’Organisation mondiale du commerce qui imposent le découplage des aides - celles-ci ne devant plus être liées aux productions mais à la surface cultivée. Nul n’ignore désormais que 80% des aides de la PAC profitent à 20% des agriculteurs…

L’idéologie de la concurrence, qui repose sur des théories depuis longtemps invalidées, et l’utopie du marché mondial ont très concrètement abouti à la financiarisation du marché des matières premières, y compris agricoles. Ce marché spéculatif, qui a créé et créera des situations de famine, provoque des mouvements de prix erratiques et la redoutable instabilité du revenu des exploitants.

Les traités de libre-échange conclus par l’Union européenne établissent “la loi de la jungle”, selon l’expression employée le 26 janvier par le Premier ministre. S’ils nous submergent de produits de mauvaise qualité, fabriqués à bas coût, pourquoi avoir signé le traité avec la Nouvelle-Zélande et laissé faire les négociations en cours avec le Chili ? La duplicité de la gouvernance macronienne et de toutes les tendances constitutives de l’oligarchie est une évidence dénoncée par les paysans révoltés et largement expliquée à l’opinion publique. La classe dirigeante, qui inclut les patrons de la FNSEA, est acquise au libre-échangisme et à la financiarisation. Si elle admet que le commerce international est une jungle, il lui faut dénoncer sans attendre les traités et réorganiser les échanges, au sein de l’Union européenne comme dans le reste du monde. Et il lui faut dire clairement que l’intégration de l’Ukraine, à supposer qu’elle soit possible, viderait le pays de sa population active comme dans tant d’autres nations de l’Est européen, et serait désastreuse pour notre agriculture.

Au-delà des mesures de simplification, il faut de toute urgence établir une protection tarifaire de l’agriculture nationale, instituer une politique générale des salaires et des prix, sans oublier de taxer les superprofits des firmes de l’agroalimentaire. Puis préparer la planification de l’activité nationale afin de concilier, dans la concertation avec les organisations syndicales et professionnelles, les impératifs de la production alimentaire et de l’écologie dans la perspective du changement climatique.

(1). Le texte de la motion votée par le congrès de la NAR est disponible sur mon blog.