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Royaliste n°1258 du 5 juin 2023

Dialectiques européennes

par Bertrand Renouvin

lundi 5 juin 2023

Pendant la guerre froide, nous n’avons jamais cessé d’invoquer le projet gaullien d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural – sans pour autant perdre de vue les enjeux géostratégiques immédiats et, plus particulièrement, la nécessité impérieuse de la dissuasion nucléaire face à l’Union soviétique.

La réunion de la grande Europe fut dénoncée comme une utopie jusqu’au moment où la désintégration du bloc de l’Est permit de lancer le projet de Confédération européenne, que
nous avions proposé d’approfondir en esquissant une théorie des ensembles européens. La marche forcée vers une « intégration » néolibérale, les guerres yougoslaves, l’extension de
l’Otan puis le déclenchement de la crise ukrainienne de 2014 ont concrètement ruiné le projet de grande Europe qui n’intéressait en rien les élites occidentales. Le gouvernement russe a transformé le conflit latent en guerre ouverte et certains nous annoncent plusieurs décennies de confrontation.

Une commune civilisation. – Il est possible que nous restions
enfermés dans la logique guerrière mais l’Europe ne s’est jamais
résignée à ses déchirures, même quand elles semblaient
irréparables. Les traités de Westphalie, le congrès de Vienne
et la réconciliation franco-allemande ont montré, après des
déferlements d’horreurs et de haine, qu’il pouvait y avoir un
retour durable à la paix dans l’équilibre des puissances. Nous
y voyons la transcendance de l’idée européenne, qui procède
d’une commune civilisation, sans cesse enrichie par la diversité
des cultures nationales. On pourrait une nouvelle fois nous
faire un procès en utopie si une nouvelle configuration européenne
n’avait pas vu le jour.

L’idée de Communauté politique européenne (CPE) a été
lancée par Enrico Letta et reprise par Emmanuel Macron le
9 mai 2022 afin de donner à l’ensemble des États européens
un cadre souple favorisant le dialogue politique et la coopération
dans de nombreux domaines. Deux sommets, le premier à
Prague le 6 octobre 2022, le deuxième cette année à Chişinău
le 1er juin ont réuni 44 chefs d’État et de gouvernement. La
Fédération de Russie et la Biélorussie n’ont pas été invitées
en raison de leur agression contre l’Ukraine, mais les 27 pays
membres de l’Union européenne se sont retrouvés aux côtés
de pays qui veulent y entrer (l’Albanie, la Géorgie…), du
Royaume-Uni qui s’en est exclu et de bien d’autres États tels
la Norvège et la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la Suisse
et le Liechtenstein, l’Ukraine et la Moldavie.

On a dit que cette nouvelle organisation internationale doublait
inutilement le Conseil de l’Europe, ou qu’elle risquait de devenir
une zone d’attente indéfinie pour l’entrée dans l’Union européenne.
Il faut au contraire donner à la CPE toutes les chances de
vivre et de se développer selon les dialectiques européennes qui
engendrent rarement ce qui est tracé par les discours solennels.

Une conception politique. – La Communauté politique européenne
a pour premier intérêt la réunion, à égalité, de chefs
d’État et de gouvernement sur des enjeux politiques, loin des
présupposés idéologiques d’une « intégration » par l’économie.
Cette conception politique de l’Europe repose sur une définition
simple : est européen tout État qui participe à l’équilibre de notre
continent. Ce qui, aujourd’hui, inclut la Turquie et exclut les puissances
déstabilisatrices. La Russie et la Biélorussie ne peuvent
être conviées tant qu’elles mènent leur guerre d’agression en
Ukraine, mais il est évidemment souhaitable que la CPE puisse
jouer un rôle majeur dans le retour à la paix et dans la résolution
des autres conflits qui obscurcissent le ciel européen.

L’ajout d’un forum de chefs d’État et de gouvernement aux très
nombreuses structures européennes peut paraître inutile, mais la
CPE a l’avantage d’ouvrir le champ des possibilités, même si
toutes ne sont pas dans les intentions formulées aujourd’hui. Il
n’est pas impensable, par exemple, que ce modeste forum puisse
fournir une issue rapide et positive aux impasses de l’Union européenne
en traçant un chemin confédéral.

Il faut laisser travailler les diplomates, selon la démarche
souple qui permettra de réunir utilement les prochains sommets
de la Communauté politique européenne prévus à Grenade en
octobre prochain, puis à Londres et à Budapest. Les villes choisies
évoquent divers aspects de la civilisation européenne, qui
pourraient susciter une mobilisation à la fois civique et savante.

Nous avons toujours voulu favoriser le dialogue entre les
cultures nationales dans le souci de développer la civilisation
d’une Europe qui est pour nous sans rivages, selon le jeu des influences
qu’elle exerce dans le monde et qui s’exercent sur elle.
Contre toute clôture identitaire, le dialogue culturel au sein de
l’Europe n’est pas concevable sans le dialogue des civilisations.

Le projet de Communauté politique européenne devrait donc
intéresser au plus haut point les chercheurs de toutes disciplines,
qui ont toujours maintenu ce dialogue. Ils devraient être
associés au travail de la CPE et recevoir les moyens qui leur
permettraient d’y intéresser les citoyens, en tout point de notre
continent.