Nous assistons, abasourdis, au spectacle inouï offert par Donald Trump : droits de douane appliqués au hasard à tous les pays du monde ; invasion du Venezuela et confiscation de son pétrole ; revendications territoriales sur le Canada ; occupation promise du Groenland ; création d’un Conseil de Sécurité privé et payant ; guerre entre l’ICE et les citoyens, affaire Epstein, etc. Nous sommes comme le taureau pendant la corrida : hypnotisé par les capes des toreros, il finit par ne plus rien voir de ce qui se passe autour de lui, ne plus rien comprendre, puis finalement s’arrête, à bout de souffle, et laisse le matador lui enfoncer l’épée jusqu’au cœur. Car c’est bien ce qui se passe, et c’est probablement le but de l’équipe de milliardaires qui entoure le président américain : nous faire oublier que, pendant que le clown éructe et retient notre attention, l’ultralibéralisme, lui, applique un programme très précis et irrévocable.
Un exemple récent : le mois dernier, un « Traité des Nations-Unies sur la haute mer » a vu le jour. Préparé depuis 2018, adopté le 19 juin 2023, applicable une fois ratifié par 61 pays au moins, ce qui a eu lieu en septembre 2025, il est entré en vigueur le 17 janvier 2026. Il a pour objectif, entre autres, d’établir des aires marines protégées (30 % de l’océan mondial doit être ainsi sanctuarisé) et de protéger les eaux internationales des prédateurs économiques, tant pour la pêche que pour l’exploitation minière des fonds marins. En effet la haute mer (celle située au-delà des ZEE, c’est à dire au-delà des 200 milles nautiques des côtes) possède des fonds riches en minéraux indispensables à l’industrie moderne. Mais ces fonds sont aussi – surtout - des écosystèmes uniques extrêmement fragiles, que l’application de méthodes d’extraction industrielle détruira de façon irrémédiable. Ils avaient jusque-là été protégés par le coût excessif de leur exploitation, dû aux caractéristiques de l’océan mondial (grande profondeur, pressions extrêmes, éloignement des côtes…) et aux difficultés techniques que cela créait. Mais les techniques ont progressé et les minéraux que ces fonds recèlent sont de plus en plus considérés comme stratégiques, à défaut d’être rentables : ce sont ces fameuses « terres rares » pour lesquelles s’écharpent les grandes puissances économiques mondiales.
Or, dix jours après, le 26 janvier, en opposition complète avec le traité, l’administration Trump a déclaré ouverte et libre leur exploitation sans autorisation des Nations-Unies. Le BOEM (1) a officiellement lancé le processus d’exploration minière au large des Samoa américaines et des îles Mariannes du Nord. Par ailleurs, la NOAA (2) a préparé une demande de licence d’exploration et un permis d’exploitation dans l’océan Pacifique, au sud-est d’Hawaï. Nul doute qu’une fois lancée par les américains, ce « Deep-sea mining », cette exploitation de l’océan profond, sera entreprise par toutes les autres puissances industrielles. Puis l’aire d’exploitation sera étendue en imposant des accords aux micro-États insulaires du Pacifique, pour qui ils représenteront une manne financière considérable.
Quelle réaction avons-nous eu face à ce véritable coup d’État mondial ? Aucune. Nous étions devant nos écrans, fascinés par le Grand-Guignol de Davos. C’est pourtant une des décisions les plus graves qui aient été prises durant cette période. Et la plus définitive. Car imaginons maintenant que Trump soit destitué demain. Aucune importance, l’exploitation ayant été démarrée, les fonds seront détruits, et la course aux concessions restera la seule option pour nos économies : « puisque le saccage est fait, autant en profiter nous aussi ». Que pourra faire la France, pourtant opposée à cette exploitation, sinon la même chose dans ses ZEE du Pacifique ? La muleta du matador aura rempli son rôle, et tout sera consommé avant que nous ayons pu réagir.
C’est un exemple parmi d’autres. Il existe en effet de nombreux cas, tous ayant comme principe de rendre impossible tout retour en arrière, pérennisant ainsi les dynamiques lancées en douce par les États-Unis. Nous avons assisté, impuissants, à l’abandon, voire la dénonciation de toute politique de transition énergétique et de toute préoccupation environnementale ; à la sortie des États-Unis des agences des Nations-Unies sur l’environnement (PNUE (3), accord de Paris, GIEC…) ; à la reprise sans état d’âme des productions d’énergies polluantes ; à l’appropriation sans vergogne des ressources d’autres pays ; à l’imposition de traités commerciaux dangereux pour la santé de l’homme et de l’environnement, etc. Tout ceci est irréversible. Cela ne touche d’ailleurs pas que l’environnement : citons le remplacement de l’immigration « à l’européenne » par le modèle qatari d’importation temporaire d’esclaves soumis, sous-payés et jetables ; ou la vitesse avec laquelle les États latino-américains sont « incités » à choisir des régimes d’extrême-droite (Chili, Salvador, Argentine, Paraguay, bientôt Vénézuéla, Colombie ?) ou à se ranger derrière la bannière étoilée (Équateur, Pérou). Voilà d’autres dynamiques qui perdureront, quel que soit l’avenir de Donald Trump. Tournez manèges… ■
(1). Bureau of Ocean Energy Management.
(2). National Oceanic and Atmospheric Administration.
(3). Programme des Nations-Unies pour l’Environnement.
Quand le doigt montre la lune