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Royaliste n°1307 du 24 septembre 2025

D’où vient le libertarianisme autoritaire ?

Les Idées et les Livres

mardi 23 septembre 2025

Curtis Yarvin. Une des figures du trumpisme, partisan d’un Etat autoritaire conçu sur le modèle d’une entreprise de la Silicon Valley.

Curtis Yarvin imagine une « monarchie » fondée sur la propriété et où la démocratie cède la place à une gouvernance technocratique et autoritaire.

Si l’on veut comprendre les enjeux à venir et ce qu’est le libertarianisme autoritaire, il faut absolument lire Curtis Yarvin, alias Mencius Moldbug. Ce blogueur américain, au départ, inconnu du grand public, va connaître un succès sur la toile et ses idées vont influencer des figures aussi diverses que Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, les magnats de la Tech comme Peter Thiel et Elon Musk, voire Donald Trump et l’Alt-right américaine. Il est également le théoricien du courant néo-réactionnaire (NRx) et le fondateur du mouvement anti-démocratique « Les lumières sombres » dans les années 2000 via son blog Unqualified Reservations.

Dans son Formalist Manifesto (1), Yarvin expose une vision radicale basée sur quatre principes fondamentaux.

La première idée, c’est que le pouvoir doit aller à ceux qui possèdent. Pour lui, on ne doit pas séparer la richesse économique et le pouvoir politique. Si une entreprise ou un individu possède déjà le contrôle économique, pourquoi lui refuser le contrôle politique qui doit lui correspondre ? Dans son esprit, l’État devrait simplement refléter la hiérarchie de la propriété.

La deuxième idée, c’est que la démocratie est une supercherie. Derrière l’apparence d’un choix libre entre des partis concurrents, Yarvin voit surtout une élite culturelle qui dicte la marche à suivre à travers les universités, médias, institutions intellectuelles. Il appelle cet ensemble « la Cathédrale ». À ses yeux, c’est elle qui fabrique le consensus progressiste et manipule l’opinion publique.

Troisième idée : il faut une autorité forte. Yarvin ne croit pas à la réforme de la démocratie, il propose de la remplacer. À la place, il veut mettre en œuvre une sorte de fausse « monarchie éclairée », c’est-à-dire un pouvoir centralisé qui décide vite et qui ne serait pas ralenti par les compromis interminables des parlements ou les cycles électoraux.

Enfin, la quatrième idée stipule que seuls les meilleurs doivent gouverner. Pas les plus nombreux, pas les plus pauvres, mais une élite sortie du monde des affaires et de la technologie. Un pouvoir qu’il imagine technocratique, rationnel, débarrassé de toute référence à l’égalité citoyenne. Ce qui compte, selon lui, ce n’est pas la justice ou la participation, mais l’efficacité et la bonne gestion des affaires publiques.

Un cauchemar technocratique. - En somme, le pouvoir économique justifie l’arrivée sur le trône d’un « monarque », de la même façon qu’autrefois le roi tirait sa légitimité du droit divin. La démocratie moderne, avec son alternance perpétuelle de partis en concurrence pour le pouvoir, ne produirait selon lui qu’un consumérisme effréné, une logique de court terme et une corruption structurelle, au lieu de favoriser l’investissement à long terme et la stabilité.

L’alternative qu’il imagine est un gouvernement autoritaire, assumé comme tel, piloté par une élite issue du monde des affaires et de la technologie, qu’il décrit sans détour comme technocratique, rationnelle et… blanche. Dans cette conception, l’État est réduit à une sorte d’entreprise géante dirigée par des « actionnaires » rationnels qui maximisent l’efficacité – une vision qui, derrière son apparente modernité, remet en cause les principes mêmes de l’égalité entre les citoyens, du pluralisme démocratique et de la liberté d’expression.

Curtis Yarvin propose un modèle politique où le monde serait divisé en petites cités-États technocratiques et autoritaires, en concurrence les unes avec les autres pour attirer et retenir leurs habitants. Dans ce système, de grandes entreprises comme Google, Amazon ou Apple pourraient elles-mêmes devenir des États. Les habitants n’auraient aucun pouvoir politique direct, leur seul choix étant de déménager vers une autre cité-État si leur gouvernement devenait trop arbitraire ou injuste. Il défend l’idée que la concurrence entre ces cités forcerait les dirigeants à bien traiter leurs citoyens pour ne pas les perdre.

Le libertarien Hans Hermann Hoppe (2), avant lui, avait soutenu une thèse similaire. Selon lui, la démocratie est inefficace car elle fonctionne comme un gouvernement de « propriété publique » et que seule une monarchie privée ou une société d’associations privées peut protéger la propriété privée. Hoppe allait plus loin en justifiant l’exclusion de certains groupes sociaux — pauvres, immigrés, homosexuels… — pour préserver l’intégrité des communautés privées. Son projet d’ »anarcho-capitalisme » ressemble à un système féodal moderne, composé de micro-communautés fermées et sélectives. Ses idées ont fortement influencé l’Alt Right américaine et Curtis Yarvin.

Certains n’y verront qu’un fantasme. Pourtant, Quinn Slobodian (3) démontre que cette vision s’inscrit dans un courant intellectuel bien réel, où les courants libertariens rêvent d’un capitalisme affranchi des contraintes démocratiques. Leur projet n’est pas la fin de l’Etat mais sa fragmentation en micro-entités (zones franches, paradis fiscaux, enclaves techno-libertariennes) subordonnées au marché mondialisé se combinant avec des formes de gouvernance autoritaires et privatisées.

Si la gauche, mais aussi tous ceux attachés aux institutions républicaines, veulent comprendre pourquoi le libertarianisme autoritaire représente un danger réel pour l’avenir, alors il faut lire Yarvin. Car il faut mesurer à quel point ce discours séduit une partie des élites économiques et politiques mondiales, notamment parmi les géants de la Silicon Valley, et comment il peut saper les fondements de l’État de droit. Il pourrait incarner un avenir qui pourrait venir plus vite que l’on veut bien le croire, par la mutation autoritaire d’un capitalisme dont les promesses de progrès collectifs semblent appartenir au passé et l’accaparement total des richesses par une caste aristocratique, quitte à remettre en question les fondements de nos démocraties modernes. De plus, le discours de Yarvin peut non seulement séduire les élites, mais aussi une partie de la population lassée de l’instabilité démocratique et tentée par un retour à « l’ordre naturel ».

Ce que prône Yarvin ne serait qu’un retour en arrière, avant les changements amorcés au XVIIIe siècle, une monarchie entrepreneuriale et autoritaire mêlée à un féodalisme usant des innovations technologiques. C’est précisément pour cela que ses écrits méritent d’être lus avec sérieux parce qu’ils annoncent un futur possible, et peut-être déjà en gestation, du libertarianisme autoritaire. ■

Nicolas Maxime.

(1). Curtis Yarvin (Mencius Moldbug). A Formalist Manifesto. Unqualified Reservations, 2007. (2). Hans-Hermann Hoppe, Démocratie, le dieu qui a échoué, John Galt, 2001. (3). Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse, Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025.