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Royaliste n°1318 du 25 février 2026

Écologie et politique industrielle

Les Idées et les Livres

mercredi 25 février 2026

Après les livres des écologues, des historiens ou des économistes (1), il était intéressant de lire celui d’un philosophe. C’est en tant que tel que Pierre Charbonnier décrit La Coalition climat, en ouvrant des perspectives nouvelles et en présentant des explications souvent originales.

Pierre Charbonnier. Spécialiste de philosophie politique et de philosophie de l’environnement.

La question que pose Pierre Charbonnier est : «  puisque le climat ne peut plus être interprété comme un enjeu parmi d’autres, et qu’il doit constituer la clé de lecture dans les dynamiques socio-économiques contemporaines », et que tout le monde (ou presque) reconnaît la réalité des bouleversements climatiques, pourquoi est-il si difficile de mettre en œuvre une politique écologique ? Une analyse très dense, que je vous résume en sept points.

1. Ne pas confondre environnement et climat. Cette différence peut s’énoncer en termes politiques et économiques : le climat est une contrainte universelle, l’environnement est local/régional. Sous l’angle du climat, il est nécessaire d’accepter l’intégration de nos activités dans ce système planétaire, quand la question environnementale (laisse) ouverte la possibilité d’une intégration sélective.

2. Ne pas oublier que l’on peut être à la fois victime des impacts environnementaux et hautement dépendant d’une énergie fossile (on pense immédiatement aux agriculteurs). C’est la grande faiblesse de l’écologie : elle se trouve marginalisée en raison des difficultés qu’elle rencontre pour intégrer la dimension sociale (emplois) et stratégique (réduction des dépendances) de la transition.

3. On comprend alors l’opposition de certains groupes à des politiques écologiques coûteuses qui aboutissent à une baisse de leur niveau de vie ; comme à des solutions bénéfiques pour la planète mais « destructrices » de leur environnement local (les éoliennes par exemple).

4. Le vieux « consensus technologique » qui a mené nos sociétés durant tout le XXe siècle est à bout de souffle : les technologies du passé sont la cible de la critique écologique et celles de l’avenir sont elles aussi sujettes à l’examen critique de l’environnementalisme. Mais une politique technologique et industrielle permettant de fonder une « coalition climat » reste nécessaire et il nous faut concevoir un nouveau consensus technologique, compatible avec les contraintes climatiques et environnementales.

5. Tant que ce n’est pas fait, certains pans de la société restent pris dans une « tenaille écologique », dont la mâchoire supérieure est formée des élites économiques de « l’ordre fossile » (celles qui exploitent les énergies fossiles et profitent de ses retombées économiques), interdisant tout changement ; et l’inférieure, formée des travailleurs dépendants de ces secteurs émetteurs et déclinants.

6. C’est pour cela que la question de la « justice écologique » devient cruciale. Son absence dans les programmes écologiques explique la réticence des populations à entrer dans l’ère de la transition climatique, et la popularité de politiques comme celle du « drill baby, drill » aux États-Unis.

7. Il est pourtant urgent d’élaborer une transition écologique et une politique industrielle. Cela exige que l’enjeu climatique soit cadré ; que le tissu industriel soit au cœur de ce changement ; et que ces deux éléments façonnent une orientation stratégique de l’État, ce qui illustre le danger que peut constituer une transition écologique, économique et sociale insuffisamment planifiée.

Pierre Charbonnier décrit ensuite les options opposées qu’ont prises les deux principales puissances mondiales : la « destinée manifeste » des États-Unis, pour qui l’expansion (territoriale, industrielle, impériale…), le besoin d’une « frontier[2] » à repousser à l’infini (jusqu’à coloniser la Lune et Mars), est le seul projet de société concevable, son fondement historique, philosophique et politique ; malgré le fait que cette expansion infinie nie toute forme de limite écologique. Et en face, le « développement symbiotique » de la Chine, qui fait le pari d’un processus d’expansion compatible avec certaines limites écologiques, essentiellement climatiques. Au contraire de la vision américaine, le choix de la Chine est viable dans un monde fini. Mais c’est aux dépens de la population : la Chine, du fait de son système politique, n’a pas à se soucier de justice écologique et peut sacrifier une génération pour le bien des suivantes.

Et l’Europe ? Elle doit mettre en place un paradigme technique, productif, politique et stratégique central, articulant développement collectif, sécurité et soutenabilité. Cela pose la question de la croissance - ou plutôt de l’impossible décroissance. Pierre Charbonnier rappelle la distinction entre « croissance intensive », qui consiste à rendre plus efficace un investissement (par exemple une voiture plus économe en carburant), et « croissance extensive », qui désigne le recours à de nouvelles terres, de nouvelles ressources, (…) permettant de repousser l’horizon réel ou fantasmé de la rareté à plus tard. Seule la première est compatible avec la transition écologique. Malheureusement les gains de productivité intensifs (sont toujours) massivement utilisés pour ouvrir de nouvelles frontières extractives, ils sont assujettis à la croissance extensive. Leur décrochement et l’abandon de la croissance extensive est pourtant la seule alternative à la décroissance. Mais cela implique une intervention forte et permanente, un projet à long terme, en un mot : une planification.

L’Europe a en mains tous les atouts pour développer ce modèle de transition écologique, mais semble incapable de le faire. Un phénomène que l’auteur a du mal à expliquer, mais qui ne nous surprend pas car P. Charbonnier semble oublier que l’Europe est formée de nations, et que c’est à leur niveau que l’on doit développer ce modèle de « coalition climat » et le rendre fonctionnel. Elles peuvent - et savent – le faire, et les citoyens acceptent une planification nationale qu’ils refuseront si elle vient d’une UE par ailleurs sciemment prisonnière des lobbies de la « coalition fossile ». L’Europe est bien indispensable pour harmoniser les politiques nationales, les rendre compatibles et veiller à l’égalité des différentes populations nationales ; mais elle ne peut planifier seule une telle transition.

Quoi qu’il en soit, Pierre Charbonnier nous enrichit de concepts essentiels pour comprendre les mécanismes et les blocages des politiques écologiques, et nous confirme que rien ne peut se faire sans la construction d’un modèle préalable, dont l’application passe par une planification ne laissant personne sur le côté.

François Gerlotto.


[1] Voir les numéros de Royaliste 1304 à 1315 [2] Concept américain décrivant les bornes transitoires de son expansion