Alain Lamassoure, se voulant continuateur de la pensée aronienne, revient sur la « grammaire du nucléaire », envisage de soumettre nos prises de positions au Conseil de sécurité à une concertation européenne lorsqu’elles ne concernent pas uniquement notre pays, et propose d’insérer dans les traités européens la formulation « La dissuasion nucléaire française est adaptée à la sécurité de l’Union ».
Jean-Dominique Merchet, excellent connaisseur de nos affaires militaires, évoque l’épaulement conventionnel de notre dissuasion nucléaire. Notre position n’a guère changé depuis de Gaulle, c’est l’attitude de nos partenaires qui s’est modifiée. Le partenariat franco-britannique s’est concrétisé par un groupe de pilotage dont la première réunion a eu lieu en décembre 2025. L’OTAN est d’abord une alliance nucléaire. Il ne s’agit pas de remplacer mais de compléter la garantie américaine à laquelle nos partenaires sont attachés. La question du retour de la France dans le Groupe des plans nucléaires de l’OTAN est posée. Le partage nucléaire pourrait reposer sur une version de l’ASMP (air sol moyenne portée) ou des missiles sol-sol. L’auteur s’affirme volontariste et appelle à « aller de l’avant ».
Benoît d’Aboville, ancien ambassadeur auprès de l’OTAN , rappelle le contexte du réarmement conventionnel allemand, et l’éventualité d’une « OTAN a minima » pour une Amérique voyant l’Europe comme un adversaire commercial, mais comme un appoint éventuel contre la Chine. Il propose quatre axes de réflexion pour répondre à nos partenaires européens : 1°) Qui seraient les bénéficiaires de notre garantie nucléaire ? 2°) Le contenu militaire du « dernier avertissement » 3°) La notion de « suffisance » 4°) La place de la France dans le Groupe des plans nucléaires.
L’Union européenne regroupant des États dont l’attitude est incompatible et l’OTAN impliquant le contrôle américain, une « coalition des volontaires » est seule adéquate. Reste que l’Amérique voudra toujours contrôler une escalade nucléaire qui est pour elle un risque existentiel. Une frappe conventionnelle dans la profondeur, dont la guerre d’Ukraine a montré l’intérêt, pourrait être un barreau supplémentaire de l’escalade. Il pourrait aussi être envisagé de proposer au Royaume-Uni une version du missile mer-sol M51 qui équipe nos SNLE, ou de l’encourager à se donner à nouveau une composante aérienne.
Les trois textes présentent une vision nettement convergente. Le lecteur un peu attentif aux affaires stratégiques ne pourra manquer de formuler quelques observations et questions :
– l’engagement ,nucléaire français, très crédible lorsque la bataille devait se livrer à nos frontières, l’est moins si elle se déroule à l’Est de l’Europe. Il faudra pour le rendre dissuasif une forte présence au sol ;
– la réduction radicale du délai de préavis créée par les missiles hypersoniques a un effet de déstabilisation dangereux. C’est pour cela que les États-Unis ont risqué la guerre pour empêcher l’Union soviétique d’implanter à Cuba des missiles nucléaires capables de toucher leur territoire en quelques minutes ;
– un raid nucléaire mené en commun, éventuellement avec des armes sous double clé, exige un nombre de têtes nettement accru, et un effectif de Rafale bien supérieur à l’existant. Et une capacité à mener seuls ce raid, si nos alliés n’y concourent pas ou même s’y opposent ;
– notre crédibilité repose sur deux vecteurs ; air-sol et mer-sol. La revue pose le problème d’une troisième composante, abandonnée depuis la fermeture du plateau d’Albion, stratégique ou préstratégique. Dans le second cas, son implantation devrait être discutée avec nos alliés ;
– que notre dissuasion soit purement nationale ou élargie, l’Amérique voudra toujours contrôler une éventuelle escalade nucléaire, et ne reculera devant aucun moyen. Une haute autorité militaire me confiait récemment que l’hypothèse d’un « Mers-el-Kebir nucléaire » avait été prise en compte dès la conception de notre force de dissuasion. Il faudra y être encore plus attentif.
L’actualisation de la Loi de programmation militaire devra répondre à ces questions, si nous ne voulons admettre qu’encore une fois chez M. Macron la parole tient lieu d’action. ■
Eric Cézembre.
"Le retour du nucléaire". Revue Commentaire n°193, printemps 2026.
Quelle dissuasion avancée ?