Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > Les Idées et les Livres > L’histoire française de l’indépendance américaine

Royaliste n°1320 du 25 mars 2026

L’histoire française de l’indépendance américaine

Les Idées et les Livres

mercredi 25 mars 2026

4 juillet 2026 : les États-Unis fêteront le 250e anniversaire de leur indépendance. Onze ans plus tard, ils devraient célébrer le même anniversaire pour leur constitution. Cette période où ils passent de treize colonies, avec chacune sa propre constitution, à une fédération avec une seule constitution, introduit un changement de perspective et témoigne du malentendu qui pèse à ce jour sur les relations franco-américaines du fait des perceptions respectives de ces événements.

◄ Benjamin Franklin reçu par Louis XVI, le 20 mars 1778 au château de Versailles, un mois après la signature des traités d’alliance.

Côté français, l’histoire est celle d’une guerre de revanche franco-britannique. Le traité de Versailles de 1783 devait effacer l’humiliation du traité de Paris de 1763. Côté américain, c’est une « révolution ». La révolution américaine dépasse le simple fait de l’indépendance américaine. Deux ouvrages remarquables paraissent simultanément avec le soutien du ministère des Armées et des Anciens combattants, chacun illustrant un point de vue, avec ses débats à l’issue longtemps incertaine : « La revanche française », d’Henri Ortholan, se concentre sur la période 1763-1778, incluant le réarmement qui commence sous Choiseul ; « Des Américains en France », d’Émilie Mitran, couvre la période 1776-1792, privilégiant la diplomatie. Une lecture croisée est indispensable, tant ils sont complémentaires. Manque le point de vue anglais, moins documenté, controversé sur le plan intérieur, qui d’ailleurs ignore souvent la part française.

La France a-t-elle gagné ou perdu ? Ces débats ont occupé le Conseil du roi pendant plusieurs mois début 1776. Le ministre des Finances, qui n’est autre que Turgot, est opposé à toute intervention tant que les finances publiques ne sont pas rétablies. Le ministre des Affaires étrangères, Vergennes, présente les « considérations au roi » qu’il sait que Louis XVI souhaite. Turgot est démis le 12 mai. À cette date, personne ne sait que les « insurgés » vont proclamer leur indépendance. La déclaration du 4 juillet ne sera connue à Paris que mi-août. Quand Vergennes reçoit, le 15 juillet, le représentant des « insurgés », Silas Deane, personnage secondaire dont le rôle mérite réhabilitation, aucun des deux ne le sait. C’est une fois les dès jetés, que Vergennes acceptera de recevoir Benjamin Franklin le 28 décembre.

Les choses, si ralenties par les délais de communication, s’accélèrent tout d’un coup. Dès le 6 février 1778, un traité d’amitié, de commerce et d’alliance est signé avec les treize colonies. Le 20 mars, Vergennes conduit Franklin et Deane (ainsi qu’un fourbe Lee) chez le roi, traite les délégués à dîner chez lui, puis les mène à le reine Marie-Antoinette. Franklin devient officiellement le premier ambassadeur américain en France (au nom du Congrès). Il y restera jusqu’en 1785 pour être remplacé par le brillant Thomas Jefferson jusqu’en septembre 1789. Réciproquement, Louis XVI envoie à Washington le premier ambassadeur de France, Conrad-Alexandre Gérard, premier adjoint de Vergennes, anobli pour l’occasion comte de Rayneval. Celui-ci voyage avec l’escadre de l’amiral d’Estaing, inaugurant ainsi la guerre navale, avant l’envoi du corps expéditionnaire de Rochambeau en juillet 1780.

Un peu plus d’un an plus tard, l’armée anglaise capitule à Yorktown, ce qui ouvre des négociations diplomatiques entre Londres et les « insurgés » où la France se laisse un peu prendre de court. Le traité de Versailles lavera certes l’humiliation de 1763 mais ne rendra à la France ni le Canada ni l’Inde. Dunkerque et Saint-Pierre et Miquelon, lui reviennent. C’est peu. Les Empires européens, Prusse, Russie, Autriche, auront profité de l’absence de la France (et de l’Angleterre) en Europe pour se partager la Pologne et commencer à grignoter l’empire ottoman. Londres, en dépit de la perte de ses colonies, se refait une santé bien plus rapidement que Paris. Elle conserve l’Empire des Indes pour 150 ans, elle restructure sa dette alors que l’absence de réformes fiscales paralyse la monarchie française.

Louis XVI et la monarchie française, dans ses dimensions à la fois militaires et diplomatiques, sont au sommet de la gloire. Si le roi était mort comme Vergennes, le 13 février 1787, il aurait été célébré dans l’Histoire comme l’un des plus grands rois de France. Turgot avait-t-il donc eu raison contre lui et Vergennes ?

Turgot, mort en mars 1781, n’aura pas connu la fin de l’histoire. En 1778, il avait néanmoins écrit à un correspondant anglais une lettre que celui-ci rendit publique en 1785 lorsque le débat en Angleterre avait changé de sens. Londres avait rapidement fait le deuil de ses colonies, parce que le négociateur américain avait su lui faciliter la transition en signant avant le traité politique un accord de commerce. Les apparences étaient sauves. L’Américain n’était autre que le futur président John Adams, qui ne s’entendit ni avec Franklin ni avec Jefferson, et, devenu ambassadeur à la Cour de Saint-James, inaugura de fait l’ère des « relations spéciales » transatlantiques. Les Français étaient laissés pour compte pour une autre raison qui apparaîtra très vite : la Révolution française n’avait rien à voir avec la Révolution américaine. Les débats constitutionnels pourtant seront contemporains de chaque côté de l’Atlantique. Les Américains avaient commencé plus tôt (1787 est la date retenue) mais le processus de ratification et d’amendements allait se poursuivre jusqu’à la fin de l’année 1791, date à laquelle était inaugurée en France après de longs débats la première monarchie constitutionnelle.

L’ironie veut que si la constitution de 1787 précède chronologiquement celle de 1791, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de juillet 1789 est antérieure au « bill of rights » des dix premiers amendements qui n’ont été ajoutés qu’en septembre 1789, avec les réserves d’usage qui tiennent aux délais de communication entre les deux rives océaniques. Henri Ortholan y voit l’origine du malentendu, le hiatus entre le « pragmatisme américain » et l’universalisme français. L’opposition de Turgot ne s’expliquait pas seulement par la préoccupation d’une dette non solvable en raison de la constitution du royaume, mais aussi par un désaccord politique. Il entrevoyait que l’indépendance américaine résultait d’un mouvement révolutionnaire qui lui était propre et qui l’éloignerait de la France monarchique tout autant que de la France révolutionnaire.

Émilie Mitran est la biographe de Gouverneur Morris, homme d’affaires new-yorkais, qui vécut à Paris entre 1789 et 1798 et a laissé un volumineux journal. De 1790 à 1792, il exerça les fonctions d’ambassadeur en France, le premier au nom du président George Washington élu en 1789. Il présenta ses lettres de créance au roi Louis XVI le 3 juin 1790 et n’eut de cesse de le défendre et même de l’aider à s’évader lorsqu’il devint le prisonnier de la Convention au Temple.

Dominique Decherf.

Henri Ortholan, Une revanche française. De la guerre de Sept Ans à la guerre d’Amérique. 1763-1783, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2026.

Émilie Mitran, Des Américains en France. 1776-1792, Nouveau monde éditions, 2026.