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Royaliste n°1272 du 14 février 2021

Dessiner pour comprendre et pour combattre

Les Idées

mercredi 14 février 2024

Marjane Satrapi, auteur Persépolis nous offre un nouveau roman graphique, polyphonique, passionnant, pour nous faire mieux comprendre l’Iran en révolte.

Pour se faire elle est accompagnée de 21 autres dessinateurs, chacun avec son style à charge pour chacun de transcrire en roman graphique les analyses de trois spécialistes de l’Iran, Farid Vahid, Jean-Pierre Perrin, Abbas Milani.

Le 16 septembre 2022, une jeune femme kurde iranienne en visite à Téhéran, Masha Amini, est arrêtée par la police des mœurs pour port défectueux de son voile prétendument islamique et après avoir été torturée dans un commissariat, est décédée dans un hôpital de la capitale iranienne. L’annonce de sa mort va toucher tout le pays grâce aux réseaux sociaux et provoquer une vague de manifestations qui va durer plusieurs semaines, mettant dans la rue des femmes de tous âges, mais aussi des hommes qui les rejoignent très vite et prennent fait et cause pour elles, conscients que ce qui se joue, ce n’est pas seulement la liberté et la dignité des femmes iraniennes mais la liberté et la dignité de tout un peuple.

Il est impossible en quelques lignes de rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage. Bien sûr les différents intervenants rappellent les événements qui ont ensanglanté l’Iran. Mais ils ne s’arrêtent pas là. Si les femmes sont au cœur de la révolte, Marjane Satrapi rappelle le rôle fondamental qu’elles ont toujours tenu dans la société perse depuis la mythologie jusqu’à la diffusion de la religion Bahaïe. Elle insiste sur leur place dans la lutte contre la dynastie Pahlavi et sa police politique mais aussi aujourd’hui contre le pouvoir misogyne des mollahs. Les Pahlavi, avaient tenté d’imposer une modernisation à la turque, libérant les femmes du voile et de la tenue islamique. Il faut relire Debout sur la Terre de Nahal Tajadod pour comprendre le choc qu’a été pour les femmes iraniennes cette période. Le caractère tyrannique du régime lui a par la suite retiré tout crédit.

Si l’Iran aspire à la modernité et à la démocratie, il ne rejette pas pour autant son histoire et ses traditions préislamiques. Ainsi, les femmes qui jettent leur voile dans le feu s’inspirent du zoroastrisme où son culte, symbole de pureté, de régénération, tient une grande place. Mais si les manifestations contre le patriarcat islamique ont pris autant d’importance, le combat des femmes ne date pas d’hier. Si récemment des étudiantes ont manifesté pour pouvoir déjeuner dans les mêmes salles que les garçons, d’autres s’étaient déjà battues pour pouvoir assister à des matchs de football parfois en se déguisant pour bousculer les interdits, et ce à leurs risques et périls.

Car si les femmes se battent de longue date, le régime de son côté n’a pas hésité à emprisonner, torturer, massacrer. C’est à ce prix qu’il a obtenu en 2022 le retour à l’ordre. Et la description des calvaires subis par certaines militantes inspire compassion et colère. Cependant, ce qui fait la spécificité de cette révolte, c’est qu’elle touche toutes les couches de la société, toutes les générations, les chiites comme les sunnites les femmes comme les hommes et qu’elle mobilise au-delà de l’Iran, dans la diaspora. Il est important que les femmes iraniennes se sentent soutenues par le monde extérieur, qu’elles prennent conscience qu’elles ne sont pas seules. A ce prix la lutte pourra continuer et terminer un jour, les auteurs en sont sûrs par la victoire.

André Vivier.

Marjane Satrapi (dir.) : Femme, vie, liberté ; L’iconoclaste ; 2023.