Sans jamais aborder un quelconque fait d’actualité, le récent essai du philosophe Florian Larminach, Histoire de la fin de l’histoire, tombe à point nommé en période d’apparent chamboulement. Les penseurs de la « fin » de l’histoire redeviennent précieux quand est craint l’effacement de la démocratie libérale.
Chaque tragédie en Une de l’actualité internationale, chaque tremblement de terre électoral, chaque offensive contre les idées dominantes interroge la pertinence de la thèse – devenue véritable tarte à la crème – de la fin de l’histoire. Popularisée dans l’après-Guerre froide par l’économiste américain Francis Fukuyama, l’existence d’un stade terminal de l’histoire humaine n’est en réalité qu’une vieille idée débattue et repensée depuis Kant. Florian Larminach nous le rappelle dans son essai limpide, publié en octobre dernier.
En la matière, le premier malentendu à lever est celui du sens philosophique de l’expression, chez Fukuyama comme chez ses prédécesseurs. Nul parmi eux n’a postulé la disparition du fait historique, seulement du fait signifiant. Dès lors, la fin de l’histoire n’est pas l’effacement des péripéties mais l’aboutissement d’une utopie, d’une pensée. Et cette pensée, cette utopie ne vient pas de nulle part, puisque l’auteur souligne dans chaque œuvre étudiée un occidentalocentrisme évident, pour ne point dire un eurocentrisme. Derrière celui-ci, apparaît sans surprise l’idéologie du progrès, caractéristique de la modernité philosophe occidentale, bien qu’elle ne revête pas – qui en douterait ? – tout-à-fait le même sens chez Auguste Comte ou chez Karl Marx.
Projection ou rétrospection. – Le terminus du développement humain ne s’impose pas nécessairement comme un acquis. Pour les quatre premiers des sept auteurs abordés (dans l’ordre : Kant, Hegel, Marx, Comte, Cournot, Kojève et Fukuyama), la fin de l’histoire reste encore une projection, mais sera néanmoins la conclusion inévitable de la progression intellectuelle de la société. Le tournant s’opère donc à partir des réflexions du mathématicien et philosophe Antoine-Augustin Cournot qui, fidèle à la raison calculatrice, estime en cours d’avènement une société « finale », économiquement libérale, appuyée sur le commerce international, et dans laquelle la vie politique ne connaîtrait plus jamais de Révolution, tout au plus quelques jacqueries… Kojève entrevoit de la même manière une société du bien-être sans bouleversement intérieur ni extérieur grâce au fédéralisme et à l’universalisation de l’American Way Of Life, situant symboliquement le point de départ de cette phase finale de l’histoire à l’issue de la bataille d’Iéna. Pour Fukuyama, la « meilleure solution possible pour les problèmes de l’humanité » est sous nos yeux : la démocratie libérale, triomphante après l’effondrement du bloc soviétique. Pour leurs prédécesseurs, l’humanité prenait tout juste le chemin vers une société finale, idéale mais non encore advenue. Cette société devait être celle du mercantilisme cosmopolite et pacifiste chez Kant, partisan d’une république où l’égalité en droit des individus était assurée, à défaut de l’égalité économique. Elle serait organisée en un État souverain doté d’un régime mixte et stable chez Hegel. Enfin, elle deviendrait communiste chez Marx, bien que son organisation précise ne soit jamais abordée par le philosophe matérialiste.
Quelle soit ou non prospective, que l’on se situe avant ou après l’épuisement des utopies au XXe siècle, l’histoire, dans l’esprit de ceux qui en spéculent l’aboutissement, suit bien souvent une dynamique dialectique. Le co-auteur du Manifeste du Parti communiste la conçoit comme la lutte du dominant et du dominé, constitués en classes sociales. Comte, pour sa part, analyse les dernières décennies de son époque au prisme d’un cercle vicieux, celui des tensions stériles entre rois et peuples : le conservatisme des premiers entraîne la violence des seconds, qui appelle à son tour une réponse autoritaire, et ainsi de suite. Quand Kojève entre en scène, l’histoire touche à sa fin et le maître comme l’esclave ont dépassé leur statuts antagonistes pour devenir le citoyen, soit un « homme total » : celui de l’histoire qui s’achève sous la forme d’une grande « Union juridique mondiale ».
L’homme final : homme médiocre ? – Conséquence dommageable de la fin de l’histoire, elle met un terme aux grandes ambitions, donc à ceux qui les portent : les grands hommes. C’est dire – et Francis Fukuyama en a bien conscience – que l’époque finale est une époque potentiellement très ennuyeuse. Quand triomphent sans horizon nouveau l’économie de marché et la surenchère technologique, l’homme médiocre s’épanouit au point de risquer de troubler la stabilité des sociétés en versant dans une hypothétique « future guerre nihiliste ». Optimiste, Kant pensait que la recherche permanente d’une plus grande moralité pourrait sauver cette humanité future de l’abêtissement létal. Ce n’était déjà plus aussi vrai aux yeux de Kojève. Le philosophe franco-russe espérait, comme une simple éventualité, que l’individu de la fin de l’histoire se montrerait digne du snobisme oriental, celui qui guide le geste du kamikaze nippon ! Le suicide rituel, parce qu’il traduit une « négativité gratuite » qu’admire Kojève, conserve l’essence humaine désormais dépourvue de l’héroïsme à vocation historique et la préserve ainsi de la médiocrité.
La démonstration brillante de Florian Larminach témoigne que les points de comparaison entre ces théories sont aussi nombreux que les divergences. L’histoire de la fin de l’histoire est celle de lectures alternatives qui, pour reprendre les mots de l’essayiste, ouvrait « originalement sur un pas-encore dans une praxis réformiste ou révolutionnaire » (Kant, Hegel, Marx, Comte) pour se muer « progressivement en une idée fermant ‘‘l’histoire’’ dans un déjà-là que la praxis, dès lors, ne devait plus, au mieux, que consolider » (Cournot, Kojève, Fukuyama). Appliquée au présent, chacune de ces grilles de lecture a quelque chose à nous raconter. Tout comme Hegel n’avait pas tort de voir en l’État l’aboutissement d’une lente sédimentation des systèmes politiques, ni Comte et Cournot de penser la science et la technique comme les soubassements d’une nouvelle ère qui détruirait irrationalité, culture et sacré, Fukuyama avait raison de craindre la megalothymia, pente conduisant un individu à penser sa valeur supérieure. À rebours des caricatures faites de sa théorie, Fukuyama n’exclut pas les retours en arrière ; la démocratie libérale est ultime, mais elle n’est pas éternelle. Si elle ne meurt pas de la médiocrité de ces citoyens, les risques sont plus grands qu’elle vacille devant la megalothymia d’un prince. L’avertissement n’échappera pas au lecteur. ■
Casimir Mazet.
► Florian Larminach, Histoire de la fin de l’Histoire. Une enquête philosophique, PUF, octobre 2024,
Et c’est ainsi que s’achèvera l’Histoire