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Royaliste n°1266 du 20 novembre 2023

L’Empire de l’argent

Les Idées

lundi 20 novembre 2023

Dans son dernier ouvrage, Jean Tulard traite des différentes façons de s’enrichir sous Napoléon.

La Révolution a ouvert la voie à un formidable transfert de fortunes. De 1789 à 1799, un bouleversement inconnu jusqu’alors a modifié entièrement la société française. Le règne de l’austérité s’achève le 9 Thermidor. Désormais il ne suffit plus d’être riche, il faut montrer une richesse ostentatoire. Pour s’enrichir, rien ne vaut un commandement à l’étranger. Le général Bonaparte reçoit celui de l’armée d’Italie, dans un pays riche. Sa proclamation à ses soldats est une invitation au pillage dans lequel il entend prendre sa part. Il charge son oncle Fesch des marchés des fournitures. Dès 1803, « le Premier consul prélève dans les départements du Rhin un certain nombre de biens.… Bonaparte détourne certaines assignations sur les recettes publiques au profit des membres de sa famille ». Premier consul, puis empereur, Napoléon sera à l’abri du besoin. Son traitement de Premier consul s’élève à 500 000 francs par an. Empereur, il touche jusqu’à 6 millions.

Les guerres incessantes ont favorisé pillage et corruption. C’est une « tradition » ancienne, mais portée à son paroxysme par la Grande Armée. Les pays conquis sont mis en coupe réglée. Pillage officiel qui sert de couverture aux pillages individuels. Dès la reprise des hostilités, en 1805, c’est à l’empereur que revient le soin d’organiser le « Domaine extraordinaire » alimenté par les conquêtes (66 millions en 1805). Les bénéficiaires de donation sur le Domaine extraordinaire ont été nombreux : 6 000 environ, les sommes allant de 728 000 francs pour le maréchal Ney à 4 000 francs pour un officier supérieur. Grâce au blocus continental, et au cours de la Bourse qui varie au gré des combats, la guerre offre une autre source d’enrichissement par la spéculation. Certains ont compris que le blocus continental offrait de belles occasions de s’enrichir par la contrebande des produits anglais, ou par la corruption à l’intérieur du système douanier.

Pour s’enrichir sous Napoléon, il faut aussi occuper une fonction publique importante ou faire partie de la Cour. Les ministres reçoivent un traitement allant de 100 000 à 400 000 francs, plus de nombreuses gratifications. Talleyrand, appelé sous le Directoire, au ministère des Relations extérieures, déclare à l’annonce de la nouvelle : « Nous tenons la place. Il faut y faire une fortune immense ». Pendant son premier passage au ministère sous le Directoire, il a touché 13 650 000 francs. A Bonaparte qui lui demande comment il se fait qu’il soit si riche, il répond : « C’est bien simple. J’ai acheté de la rente le 17 Brumaire et l’ai revendue trois jours plus tard ». Après Talleyrand et Berthier mis à part, le ministre le plus riche est Joseph Fouché. Il dispose surtout de fonds secrets importants.

Un protectionnisme efficace, l’apparition de nouveaux riches et les commandes de l’État ont favorisé un essor industriel important et un âge d’or pour de grands capitaines d’industrie. Jean Tulard n’ignore pas la masse innombrable de ceux qui ne s’enrichissent pas. Le salaire journalier d’un ouvrier parisien non qualifié est de 1.5 à 2 francs, d’un ouvrier plus spécialisé, de 3 à 4 francs, d’un ouvrier agricole de 1.2 franc. A Paris, le pain de 5 livres est à 0.50 franc. L’auteur conclue : « L’éclat des victoires d’Austerlitz, de Iéna ou de Wagram… ont fait oublier que l’argent est le principal ressort de la nouvelle société qui succède à celle de l’Ancien Régime ».

Alain Solari.

Jean Tulard, L’Empire de l’argent, Tallandier, 2023