Dans un essai particulièrement soigné, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre dévoilent comment, chaque année, des centaines de milliards d’argent public finissent, sans justification, dans les poches des entreprises. Un scandale financier sans précédent dont la France mettra des années à se remettre.
Le procès du macronisme commence à s’instruire et l’on arrive peu à peu aux pages les plus noires. Nous avions en tête ce qu’avaient coutées au pays les ventes à l’étranger, dans les conditions que l’on connait maintenant, de fleurons industriels comme Technip, Alcatel Lucent ou Alstom, et tout cela se comptait déjà en milliards d’euros distraits à la richesse nationale et en milliers d’emplois sacrifiés. Avec les révélations sur le coût de la « politique de l’offre », les ordres de grandeur changent : l’addition se chiffre en centaines de milliards et c’est l’Etat et, avec lui, l’avenir du pays qui sont en directement en cause.
Des chercheurs, des économistes courageux avaient, en leur temps, tiré la sonnette d’alarme. Mais il a fallu attendre le printemps 2025 pour qu’une éphémère « Commission sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises » du Sénat lève une partie du voile sur le secret le mieux gardé de l’ère Macron. Et c’est le grand mérite de l’ouvrage Le Grand détournement de Matthieu Aron et de sa consœur du Nouvel Obs, Caroline Michel-Aguirre de faire la pleine lumière sur ce qu’il faut bien qualifier d’énorme scandale d’Etat. Leur livre est puisé aux meilleures sources et l’analyse d’une grande clarté, y compris lorsqu’ils explorent des sujets aussi complexes que l’optimisation fiscale ou le maquis des allègements d’impôts. De surcroit, cette enquête - car il s’agit aussi d’une enquête auprès de dizaines de hauts fonctionnaires, d’économistes et de responsables politiques de premier plan - permet d’éclairer un début de prise de conscience : des piliers du macronisme sont pris de remords devant l’ampleur du désastre et des politiques estiment qu’il est temps d’agir pour éviter l’abime.
Une utopie mortifère. – L’addition fait frémir : 270 milliards d’argent public détournés vers les entreprises en 2024, près de 9% du PIB, plus d’une fois et demie le déficit ! Dans aucun autre Etat européen, « l’économie de marché » n’est maintenue à ce niveau de perfusion. Certes, le macronisme n’en est pas le seul responsable et tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1994 y ont leur part. Mais Hollande, avec les 90 milliards engloutis dans le CICE, fait figure d’amateur là où Emmanuel Macron a explosé tous les compteurs. Avec une telle saignée dans ses recettes, le budget de l’Etat ne pouvait pas tenir le choc : 1000 milliards d’endettement supplémentaire depuis 2017, un déficit immaitrisable, et en fin de compte, un Etat en situation de quasi-faillite.
Et pour quels résultats ? Le bilan dressé par nos deux journalistes est d’une cruauté extrême : l’investissement productif ? en chute libre ; le déficit commercial ? doublé en 10 ans ; l’industrie manufacturière ? son poids dans le PIB est passé sous le seuil des 10 % ; l’attraction d’investissements étrangers ? illusoire ; l’emploi ? la France a fait à peine mieux que ses voisins européens, au prix d’une précarité accrue. Au final, à la place du ruissellement attendu, l’argent public a surtout fait l’affaire des actionnaires et des ultra riches. Et l’explosion de la dette a enrichi les créanciers de l’Etat, majoritairement étrangers, sur le dos des contribuables et des générations futures.
« La politique de l’offre d’Emmanuel Macron était un pari. Cela aurait pu marcher, mais ce pari a été perdu », lâche à nos enquêteurs Jean Pisani-Ferry, un des promoteurs de cette politique qui s’en mord aujourd’hui les doigts. En clair, la France a servi de cobaye à une théorie du ruissellement que la plupart des économistes mondiaux considéraient depuis des lustres comme sans valeur. Et ce que révèle l’enquête, c’est que cette « recette magique » a été conçue dans un cercle très fermé de conseillers du pouvoir, parmi lesquels l’incontournable Philippe Aghion, un ou deux représentants du haut-patronat et l’habituelle bande de hauts fonctionnaires de Bercy, biberonnés depuis l’ENA à l’ultralibéralisme. Une petite secte, enfermée dans sa conviction envers et contre tout que leur utopie pouvait fonctionner.
Comment sortir de ce piège mortel ? - Les auteurs du Grand Détournement plaident pour un démantèlement progressif de la politique de l’offre, en reprenant les préconisations de la commission d’enquête sénatoriale du printemps 2025 : recentrage des soutiens publics vers les PME, évaluation permanente du dispositif, remboursement des aides en cas de délocalisation… Cette approche graduée est évidemment la bonne. D’abord, parce qu’une « désintoxication » trop brutale aurait des effets imprévisibles sur l’appareil productif et sur l’emploi. En second lieu, parce qu’une partie de ces allègements ont été mis en place, dans les années 2000, pour compenser l’effet négatif de l’introduction de l’euro sur la compétitivité et la croissance française. Tout cela devra donc s’accompagner de corrections structurelles qui prendront du temps.
L’autre urgence, soulignée dans les conclusions de l’ouvrage, concerne la justice sociale, car « à l’absurdité budgétaire du grand détournement s’ajoutent les privilèges fiscaux exorbitants concédés aux plus grandes fortunes », alors que les classes moyennes ont vu leur pouvoir d’achat fondre sous l’effet de l’inflation. Sommes-nous au bord d’une révolte fiscale, comme la France en a connu à des moments critiques de son histoire ? C’est possible. La solution sortira-t-elle d’une taxation des gros patrimoines ? Peu probable, surtout si ce surcroit de recettes est englouti dans la résorption du déficit public, comme le propose la gauche. En réalité, c’est sur les inégalités de revenus qu’il faut agir, en corrigeant le fait qu’une grande partie de notre fiscalité (TVA, CSG, cotisations sociales…) n’est pas progressive et qu’elle taxe davantage la rémunération du travail que celle du capital. Vaste réforme qui, elle aussi, demandera du temps.
On aurait pu s’attendre à ce que cet essai fouillé inspire les travaux parlementaires autour du budget 2026. Il n’en a rien été : la politique de l’offre en sort quasi intact et les oppositions se sont contentées de petites « prises de guerre ». Mais l’heure des comptes arrivera, tôt ou tard, car l’effet de ciseau dans lequel sont prises les finances publiques de la France est intenable sans un correctif puissant. C’est alors que le procès des pages les plus noires du macronisme s’ouvrira vraiment. ■
Henri Valois.
► Matthieu Aron et Caroline Michel Aguirre, Le Grand détournement, Allary Éditions, septembre 2025.
La grande prédation