Le Hamas héritier du nationalisme arabe ? Le « sionisme religieux » un bourgeon du nationalisme juif ? Erdogan nationaliste turc ou Frère musulman ? Révolution iranienne ou islamique ? Quinze questions du même genre traversent le monde des religions, catholique, orthodoxe, évangélique, juif, musulman, hindouiste, bouddhiste. La méthode comparative est certes contestable, faisant fi des caractéristiques de chaque religion, selon qu’elle ait une vision universaliste ou communautaire, voire les pratiques des croyants, leur quête de sens ou de transcendance. Les chercheurs en sciences politiques n’envisagent pas la question par ce côté, l’origine, les aspects spirituels, mais par les effets matériels sur la société y trouvant plus de points communs. Les termes habituellement employés, intégrisme, fondamentalisme, outre qu’ils ne correspondent pour l’un qu’au catholicisme l’autre au protestantisme, sont d’ordre religieux. En revanche, celui de radicalité auquel se rallie l’ouvrage du CERI dirigé par Alain Dieckoff, vise plus spécifiquement les effets produits qui tournent autour du thème de la transgression et de la violence, que celle-ci soit tournée contre soi – le retrait du monde -, ou contre les autres – jusqu’au terrorisme ou au génocide.
Radicalité, remarque l’un des contributeurs, vient de racines, rendant à Maurice Barrès ce qui lui revient en ce domaine. L’auteur des Déracinés, quoiqu’agnostique, avait lui-même été intrigué toute sa vie par la rencontre du religieux et du païen ou de l’ethnos, du volkisch qu’il combattait chez l’Allemand. Il y a donc une parenté naturelle si l’on peut dire entre nationalisme religieux et nationalisme séculier. On la reconnaît d’abord dans l’histoire du christianisme occidental, même s’il n’a revêtu des formes nationales qu’à partir de l’organisation des Églises byzantines et que Rome n’a cessé de le combattre même chez les nationalistes les plus catholiques comme en Irlande. On le voit emmêlé et démêlé sans cesse dans le judaïsme entre le sécularisme d’un Theodor Herzl et les rabbinats talmudiques ou hassidiques. Nulle exception ici pour l’Islam au moins pour sa partie arabe, car une majorité de Musulmans ne sont pas arabes et les Arabes préfèrent leur nation spécifique à l’Umma quoiqu’on en dise. On est d’abord égyptien, syrien ou saoudien avant de se revendiquer membres d’une internationale. C’était vrai du temps des Califes et d’ailleurs il n’y a plus de Calife. La moitié des chapitres lui sont consacrés.
L’évolution des esprits ne concerne pas tant les intéressés que le regard porté sur eux. Jusqu’en 1990, les phénomènes religieux ont été étudiés dans le contexte politique de l’anticommunisme et dans un environnement culturel et universitaire marqué par le marxisme, quitte à se limiter à une version simplement qualifiée de « laïque » par opposition à « religieuse ». Les aspects religieux des mouvements de décolonisation par exemple ont été gommés, ignorés, sous-estimés au profit du côté « révolutionnaire ». Le « nationalisme religieux » n’a pas surgi tout à coup en 1990 parce que le nationalisme séculier avait échoué mais en raison du fait que celui-ci n’avait jamais existé en tant que tel ou de façon minoritaire ou servant de façade. Dès 1991, Gilles Kepel lançait un pavé dans la mare en annonçant « la revanche de Dieu », procédant à une revue comparative à peu près similaire à celle du livre collectif de 2025. En 1993, Samuel Huntington prophétisait (ou on le lui faisait dire) un « choc des civilisations », le mot « civilisation » servant ici à décrire le nationalisme religieux, la religion faite culture dominante d’une communauté nationale ou multinationale. On aimerait une revue mondiale des religions qui à l’inverse ne les voie pas comme une « menace globale » (sur le bandeau du livre) mais en dresse un bilan intégral. ■
Dominique Decherf.
► Radicalités religieuses. Au cœur d’une mutation mondiale , sous la direction d’Alain Dieckhoff, Albin Michel, octobre 2025.
La métamorphose des nationalismes