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Royaliste n°1301 du 21 mai 2025

La révolution Off : une idée qui fait son chemin

Les Idées et les Livres

mercredi 21 mai 2025

Smartphone, réseaux sociaux, algorithmes : après des années d’inertie et une propension à l’incurie non moins manifeste, les responsables politiques se saisissent de la question de l’emprise du numérique sur nos vies. Une heureuse contre-révolution numérique se profile-t-elle ?

l y a presque vingt ans, Joe Trippi, qui avait été directeur de campagne d’Howard Dean, ancien gouverneur du Vermont et candidat de l’aile gauche du Democratic Party aux primaires de celui-ci en 2004, publiait « The Revolution will not be televised ». Ce livre, vivant et remarquablement intéressant, racontait comment l’usage des premiers réseaux sociaux avait révolutionné la vie politique américaine. L’articulation du online et du offline était la base de la dynamique d’Howard Dean. Elle prenait de cours la campagne du favori, candidat de l’appareil, John Kerry. Bien avant la campagne mythifiée de l’autre candidat de gauche issu du Vermont, Bernie Sanders, l’organisation par la base de citoyens connectés faisant irruption dans la vie politique. On se connectait, on se donnait rendez-vous au pub du coin, on créait un événement pro-Dean. L’outil internet était donc mis au service d’une mobilisation militante vaste et puissante. Les mondes politiques mondiaux furent immédiatement séduits… à l’excès et sans discernement hélas.

Les Français, notamment, ont été séduits par les campagnes américaines comme ils avaient été séduits par Dallas ou Côte Ouest. Il en faut peu à un homme politique français pour se prendre pour Bernie Sanders, pas plus qu’à n’importe quel quidam pour croire qu’il est JR Ewing. Martine Aubry gaspilla « un pognon de dingue » dans un réseau social « socialiste » appelé Coopol. Pour avoir un réseau social socialiste, il aurait déjà fallu que les socialistes se supportent entre eux, ce qui était loin d’être le cas. Le fiasco monumental en disait long sur l’irénisme des politiques face au numérique et à la propension un peu simplette à penser que le numérique pallierait les insuffisances de pensée du politique. Récemment encore, à un jeune de 18 ans qui lui disait qu’il était « militant politique », l’auteur de ces lignes lui demanda : « militant où ? », « militant sur twitter » lui répondit le jeune homme aussi benoîtement que bravache.

Une addiction qui explose. - Au fil des ans, on s’aperçut sans se l’avouer que les réseaux sociaux n’étaient en rien sociaux mais qu’ils étaient addictifs, chronophages, souvent stériles et parfois immédiatement néfastes. Les réseaux sociaux sont une des facettes d’une addiction qui prend les atours d’un péril imminent pour notre société. Ce qui se réglait jadis par une crise de nerfs dans la cuisine d’un foyer est désormais connu de tous et de la machine. L’addiction aux écrans met au second plan réflexion, dialogue, pudeur, intimité etc. Ce n’est pas pour rien que l’Hôpital Marmottan a, très tôt, considéré avec un volontarisme remarquable la question des écrans. Nombre d’addictologues, de pédopsychiatres, psychiatres ont manifesté leur vive inquiétude quant à la question des écrans et de leur emprise sur nos vies et sur la société. Disons-le franchement : offrir des écrans connectés dans les écoles est aussi logique qu’offrir un gramme de cocaïne à tout visiteur d’un CAARUD.

Une révolution intellectuelle nécessaire. - Qui peut croire qu’un appareil qui compte votre nombre de pas par jour n’en connait pas un peu plus sur vous ? Cette question certains se la sont posée avant nous. Né en Espagne de la réflexion et du dynamisme d’un intellectuel franco-espagnol Diego Hidalgo Demeusois, l’idée d’une révolution intellectuelle dans le rapport que nous entretenons avec le numérique fait son chemin.

Le problème ne vient pas que du fait que les appareils nous connaissent mieux que quiconque, ce qui est en soi effrayant. Il vient également des ravages sanitaires, intellectuels, psychologiques sur les plus jeunes, plus jeunes qui seront les adultes de demain : le sujet est d’intérêt national. Il faut scruter le taux de troubles psychiques, dépressifs surtout, le taux de suicide etc. Il faut cependant allier cette fonction de vigie au sursaut de la décision, urgent désormais.

Fin avril, cinq sociétés savantes alertaient avec solennité sur les dégâts que les écrans pouvaient occasionner aux plus jeunes. Le Monde, pour une fois avisé, a fort bien fait recension de ce texte : « Ni la technologie de l’écran ni ses contenus, y compris ceux prétendument éducatifs, ne sont adaptés à un petit cerveau en développement », indique le texte, précisant que « le doute n’est plus permis au regard des nombreuses publications scientifiques internationales ». « Un temps d’écran excessif a été associé à des impacts négatifs sur les compétences cognitives et sociales, affectant notamment l’attention, la mémoire et la régulation émotionnelle ».

Le « plan » Attal : du flan ? - Gabriel Attal, non sans mérite, esquisse des propositions : couvre-feu numérique, noir et blanc au bout de trente minutes sur certains réseaux sociaux, bilans médicaux (dans un pays à la démographie médicale en berne) et enfin l’inévitable taxation des plateformes. Ne soyons pas trop sévères. Cependant, le plan Attal qui est un chapelet d’idées qui sont soit inapplicables soit vouées à la désuétude rapide n’aura produit qu’un peu de bruit et de mise en scène de soi par l’ancien Premier Ministre. Ce sont, grosso modo, les mesures que la Chine applique à ses adolescents et ses enfants. Reste à savoir si la main du législateur et de l’exécutif ne tremblera pas. On est en droit d’en douter.

Les pédopsychiatres parlaient il y a vingt-cinq ans de « télé-nounou » : le seul répit qu’octroyait un gosse infernal était l’instant où il glissait d’autorité une VHS des Teletubbies dans le magnétoscope et soustrayait parents et parentèle à ses exigences vindicatives. Cette fois, c’est incontestablement pire car, au moins les Télétubbies ne ruinaient pas les capacités cérébrales et sensorielles, affectives de l’enfant.

Solutions structurelles et comportements individuels. - Nous n’échapperons pas à poser la question de solutions structurelles d’intérêt national et des pas des mesures gadgets, homéopathiques, des placebos ou des alibis un peu trop faciles. Diego Hidalgo Demeusois liste dans son livre quantité d’actions personnelles qui diminuent l’emprise des GAFAM sur nos vies mais il souligne que face à l’Intelligence Artificielle omnipotente car parée de toutes les vertus, l’action politique doit être implacable. « Pour conserver la liberté et la dignité des personnes en tant que valeurs cardinales dans un contexte d’asymétrie croissante entre technologie et être humain, les démocraties doivent réinventer profondément leur répertoire d’action et défendre ces droits avec plus de fermeté ». ■

Francis Mirepoix.