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Royaliste n°1261 du 11 septembre 2023

Le roman vrai de la mort de Venise

Les Idées

lundi 11 septembre 2023

« La brume sied bien aux ruines ». Dès la première phrase, Isabelle Autissier nous plonge au cœur de son roman. Car s’il nous parle d’un meurtre, ce n’est pas n’importe lequel : c’est celui de Venise.

Roman donc, « mais pas que ». Alors commençons tout de suite par cet aspect du dernier ouvrage d’Isabelle Autissier : « Le naufrage de Venise[1] ». Ce livre, que l’on ne lâche plus avant de l’avoir fini, nous fait vivre les réactions d’une famille vénitienne, avant et pendant l’effondrement de leur ville. Trois protagonistes, trois positions incompatibles, mais toutes fondées sur l’amour de leur ville. Maria Alba Dandolo tout d’abord, la mère, aristocrate vénitienne, observe de sa terrasse le lent délitement de sa cité livrée aux tourisme de masse, sans pouvoir - ni vouloir – agir. Léa, sa fille, étudiante et écologiste militante, se bat pour sauver la ville avec l’aide de divers personnages mineurs du roman, et n’hésite pas à s’opposer à sa famille et surtout à son père : « Ces bateaux [de tourisme] pourrissent Venise, mais ils rapportent de l’argent, et toi ça te suffit ! ». Enfin Guido Malegatti le père, conseiller municipal de Venise et responsable de l’économie de la Cité des Doges, d’origine provinciale et de famille modeste, a pour ambition d’enrichir la ville en en monnayant les attraits. Pas forcément pour de mauvaise raisons, d’ailleurs : « Pourrissent Venise ! Et comment crois-tu que se payent les travaux des canaux, des ponts, l’enlèvement des ordures, la réfection des monuments ? ». Il s’est engagé pour cela corps et âme dans la construction de « MOSE », l’écluse géante, monstre de technologie (et de corruption) qu’il voit comme la solution définitive qui protègera la lagune des eaux montantes : la technique protégeant des dégâts de la technique.

Ceci dit, Isabelle Autissier n’est pas Donna Leone, et ce livre qui ressemble à un roman sur Venise n’en est pas un. C’est l’enrobage sucré autour de la pilule amère qu’elle veut nous faire prendre : les causes écologiques de l’effondrement programmé de la ville. Nous pouvons lui faire confiance, la présidente du WWF-France est écologue de formation, elle connait son sujet et nous fournit un diagnostic précis des raisons écologiques qui ont fait, dans son récit – et feront un jour– naufrager Venise : canaux approfondis par des dragages excessifs, trafic maritime destructeur, bateaux de tourisme gigantesques qui font s’effondrer les berges ; asphyxie de la lagune, pollution agricole et industrielle, tourisme de masse, choix économiques désastreux, etc.

Mais la vraie raison, celle qui a mené à ces choix, est ailleurs : c’est le changement brutal, au cours du XXe siècle, des relations entre l’homme et la nature. Dans le cas de Venise, nous dit Isabelle Autissier, l’évolution de la lagune « a été marquée depuis quinze siècles du sceau des hommes, mais, jusqu’au tournant du XXe siècle, personne n’a dérogé à une idée fondamentale : c’est parce que la lagune est la lagune que Venise est Venise. (…) Puis tout a changé et on a cessé de regarder la lagune comme un être vivant avec lequel demeurer en symbiose. Le contrat a été rompu ». La société industrielle occidentale a abandonné tout souci d’un environnement dont nous étions à la fois les bénéficiaires, les responsables et les conservateurs. Or depuis cinquante ans, si un lieu peut rapporter de l’argent, qu’importe, si une exploitation aveugle finit par le détruire. Pire encore : un lieu dévasté peut continuer d’être exploité, comme l’envisage Guido qui, dans une Venise naufragée, évalue combien un « tourisme des catastrophes » pourrait rapporter. Et nous continuons d’appliquer sur l’environnement l’idéologie qui en anéantit chaque jour des pans entiers. Jusqu’à ce que nous ayons tout détruit.

François Gerlotto.

Isabelle Autissier, Le Naufrage de Venise, Stock, 2022.