Toute communauté politique organisée (Cité, Empire, État) repose sur une architecture institutionnelle qui procède des normes dont elle s’est dotée. Parallèlement à ces organes statutaires du pouvoir, d’autres structures lui confèrent unité et liant. Ces institutions « invisibles » sont l’objet d’un récent essai du professeur Pierre Rosanvallon. Retracer l’histoire de celles-ci permet d’identifier d’où provient leur actuelle atrophie. Pour pouvoir penser la société et la politique, il faut en effet savoir comprendre les institutions invisibles qui les sous-tendent par la création des communs.
L’héritage des institutions invisibles. – La confiance à toute échelle (famille, communauté, partenaire commercial…) a joué un rôle historique-clef. La notion provient à l’origine de Fides, la déesse de la parole donnée. Elle a trouvé son prolongement dans les relations entre particuliers et l’idée de crédit. Dans une Europe moderne qui hérita de la culture juridique de Rome, la confiance mutuelle au sein de la communauté protestante aurait contribué à son succès économique, comme l’avait perçu Max Weber, tandis que la figure du failli était par ailleurs considérée comme proscrite. La confiance, en permettant la réduction de l’incertitude dans les relations inter-individuelles, s’est avérée constitutive du lien social, ce qui rejoint la définition qu’en avait Georg Simmel : « une hypothèse sur une conduite future, assez sûre pour qu’on fonde sur elle l’action pratique ».
L’autorité, définie comme « force morale d’orientation », sans contrainte nécessaire, a été un autre vecteur crucial de rassemblement des individus. Elle a su donner « du sens à l’action humaine en liant une histoire à un projet collectif ». L’auctoritas désignait d’abord, dans la loi des XII Tables, l’acte de garantie d’un titre de propriété. Elle a fini par qualifier cette qualité spécifique possédée par des individus ou des institutions leur permettant « d’enraciner quelque chose, de lui donner pleinement vie ». Pour produire ses effets, l’autorité doit pourtant être reconnue comme telle. Pour la gagner, Cicéron avait esquissé les vertus d’un chef rassembleur : la valeur morale, la compréhension des situations et la crédibilité fondée sur l’expérience.
Restait à explorer cette dimension du pouvoir qu’il appartient au citoyen d’interroger en permanence, selon Claude Lefort : la légitimité. Elle n’est pas donnée : elle s’acquiert. Pourtant, un écart demeure entre la légalité conférée par un statut et la légitimité qui reste soumise à appréciation, avec sa part inhérente de subjectivité. C’est avec la conscience de la fragilité de la légitimité que sont élaborés, à partir du XIIe siècle, les fameux miroirs aux princes, à l’instar du Policratius de Jean de Salisbury. Traités d’enseignement du métier de roi, ils associaient expressément la légitimité de gouverner un peuple à la capacité de se discipliner soi-même. Le corolaire d’une pareille exigence morale a été posé par les monarchomaques, selon lesquels de mauvais comportements justifiaient le renversement d’un roi-tyran, au nom des droits du peuple ; ils reconnaissait là une forme de droit à la résistance, prémices de la souveraineté populaire.
Les communs mis à mal. – Certes, les principaux modes de production des institutions invisibles, qu’aborde longuement Rosanvallon dans une deuxième partie fort savante de son essai, traversent encore nos sociétés (la monnaie, la religion, la langue, la norme juridique). Ce qui donne néanmoins à la thèse son actualité se trouve dans le constat clair de la destruction de l’autorité, de la légitimité et de la confiance. Par une analyse rondement menée, l’auteur démontre comment les théories économiques – la loi du marché aussi bien que l’organisation scientifique marxiste du travail – ont rendu tout rapport de confiance dans l’économie obsolète. La société assurantielle entend calculer les risques et les gains : la statistique remplace alors le lien purement humain. La légitimité ne préoccupe plus, dès lors qu’est systématisée la désignation démocratique du pouvoir. Celle-ci revient à confondre – de manière trompeuse – légalité et légitimité. La crise de la République de Weimar illustre pourtant la collision tragique entre une action politique strictement conforme aux procédures d’exceptions de la Constitution et une expression populaire trahie. Plus surprenant, l’autorité aurait, quant à elle, été mise à mal par l’essor de la souveraineté. La cause historique tient dans la réunion, sous le sceptre du Roi de France, de l’auctoritas du pape et de l’empereur, d’ordre spirituel, et de la potestas, d’ordre temporel. Dans l’univers de l’entreprise, l’avènement des technostructures a évincé la figure de l’entrepreneur : le succès d’une firme ne tient plus désormais qu’au collectif de travail, non à l’autorité du patron.
Pierre Rosanvallon s’aventure à ses frais dans le registre de la sortie de crise en proposant des pistes pour rétablir confiance, légitimité et autorité. Les solutions fleurent bon la technocratie, quand elles ne sont pas déjà à l’œuvre avec un succès mitigé : le recours aux autorités administratives indépendantes, la transparence de la vie publique, la construction d’une mémoire collective tenant compte des individualités grâce à des « comités de sages », ou encore l’élaboration de politiques plus inclusives. L’historien propose aussi de renouer un lien de confiance entre scientifiques et citoyens. Vaste programme... S’il frappe à ce point à côté, la raison se situe quelques pages en amont lorsqu’il dresse le constat de la défiance envers le discours politique et scientifique, déplorant de manière fort convenue le complotisme et la propagation des fake news charriés par les mouvements populistes. Il n’aperçoit pas l’éléphant au milieu du couloir qu’est le recours indécent à une communication d’État qui épouse la forme d’un storytelling commercial, jetée à la figure de citoyens dont les difficultés du quotidien sont, elles, bien réelles. À coups de décisions politiques mortifères pour les services publics, l’industrie, les individus, habillement maquillées en réformes progressistes, des élus pourtant bardés d’experts ont limés les ultimes ressorts de confiance, de légitimité et d’autorité. L’intégrer dans la réflexion globale aurait sans doute permis de considérer qu’il n’y aura plus de production de communs sans le peuple lui-même et sans déconnexion du logiciel techno-libéral. ■
Casimir Mazet.
► Pierre Rosanvallon, Les Institutions invisibles, Seuil, octobre 2024.
Les Institutions invisibles de Pierre Rosanvallon