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Royaliste n°1269 du 3 janvier 2024

Les fruits du mal

Les Idées

mercredi 3 janvier 2024

« Un éclairage, même faible » sur le thème « de la cruauté en politique », ce n’est pas un commentaire des crimes du 7 octobre en Israël mais les actes d’un colloque qui s’était tenu en mars 2019 à l’Institut catholique de Vendée à La Roche-sur-Yon.

Le sujet est bien trop vaste pour en tirer des conclusions. Non seulement dans le temps, puisque les intervenants sont partis de l’Antiquité pour terminer avec les Khmers rouges, mais aussi dans l’espace, centré sur l’Eurasie. Exit les sacrifices aztèques et le génocide des Tutsis, les communications restent concentrées sur les ères – et les aires - révolutionnaires et totalitaires chères au directeur de recherches, Stéphane Courtois, dans la droite ligne du « livre noir sur le communisme » (1997). Comment y rattacher les formes actuelles liées au Djihadisme ? Deux textes sur 24 s’y hasardent : « la cruauté dans le Djihad », à partir notamment des guerres engagées par le Prophète, et le cas particulier du FLN durant la guerre d’Algérie. Le défi n’est pas mince : y aurait-il quelque chose de commun entre la cruauté des SS et du NKVD, et celles-ci de Daech ou du Hamas le 7 octobre ?

Les auteurs ont bien vu qu’il leur fallait restreindre le champ de leurs recherches. Ils définissent la cruauté d’après son sens originel et étymologique, du latin crudelitas : une chair sanguinolente. Est cruel le fait de verser le sang gratuitement, pour le plaisir : qui goûte le sang, qui se plaît à verser le sang. Or le motif du colloque est d’étudier la cruauté en politique, donc des actes sanglants qui par définition ne sont pas gratuits mais étroitement liés à l’exercice du pouvoir, utiles et parfois nécessaires.

L’étude de la cruauté en politique ne tient donc pas en soi au fait de tuer mais au comment l’on s’y prend pour tuer et plus précisément, en amont, pour faire souffrir notamment par des formes indéfiniment renouvelées de torture physique. Beaucoup de méthodes employées pour donner la mort évitent le sang : on pend, on brûle, on gaze, ce qui resserre le focus. Si la guillotine a été remisée au musée – sur l’échafaud on glissait sur le sang -, la décapitation a réapparue avec les djihadistes. Et avec elle, la mise en scène, fausse réminiscence du « théâtre de la cruauté » (Antonin Artaud).

La cruauté n’est pas folie mais exercice de raison. Qu’il s’agisse d’actes de guerre, et spécifiquement de guerre civile, d’agissements des régimes totalitaires, de génocides, elle est calculée pour reculer les limites, au-delà des transgressions du droit ou de la plus élémentaire morale.

Et nous ? Comment vivons-nous dans un monde cruel ? Le dernier chapitre interroge un philosophe du tragique, Clément Rosset (disparu en 2018), auteur notamment d’un petit ouvrage intitulé « le principe de cruauté » (1988, éditions de Minuit). L’ensemble nous laisse cependant sur notre faim ou une indigestion, cette chair sanguinolente ou crudus, voulant aussi dire indigeste, du mot « cru ».

Dominique Decherf.

De la cruauté en politique. De l’Antiquité aux Khmers rouges, sous la direction de Stéphane Courtois, Perrin, 2023.