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Royaliste n°1278 du 8 mai 2024

Marx sans le marxisme ?

Les Idées

mercredi 8 mai 2024

Un retour à Marx est-il possible ? Le philosophe Denis Collin le pense. Mais de quel Marx s’agit-il ? du philosophe réaliste ou du penseur utopiste ?

Voici un livre érudit, intelligent et particulièrement bien venu. Saluons d’emblée le courage et l’honnêteté intellectuelle de Denis Collin, philosophe issu du marxisme le plus classique, qui lui ont permis de mener à bien un projet difficile visant à délivrer Marx de l’héritage catastrophique laissé par ses disciples. Après un solide rappel, y compris critique, des apports théoriques de l’auteur du Capital, l’ouvrage passe en revue les causes qui ont provoqué l’effondrement des expériences marxistes, propose une relecture de Marx à l’aune des évolutions en cours et dessine in fine les lignes d’un nouveau projet émancipateur, à mi-chemin entre Marx et la pensée républicaine. L’ensemble est suffisamment solide pour mériter une discussion au fond.

On ne peut qu’être d’accord avec l’auteur quand il fait d’entrée de jeu le constat que « le marxisme est mort et bien mort ». Georges Sorel, dès 1910, avait pressenti sa décomposition, sinon rapide, du moins inéluctable. Un long processus de corruption a transformé la social-démocratie en « honnête » cogestionnaire des systèmes capitalistes, jusqu’à s’y dissoudre. Il aura fallu du temps pour venir à bout du « socialisme réel », dont la logique totalitaire était à l’œuvre bien avant l’ère stalinienne. Une période de l’histoire s’est terminée et toutes les tentatives de replâtrage ou de « refondation » sont vouées à l’échec. Le verdict de Denis Collin, « le socialisme du XXe siècle n’aura jamais été qu’un ensemble de variantes du capitalisme », est cruel mais sans appel.

Marx réaliste. - Il est clair que l’ambition de Marx visait autrement plus haut. Il souhaitait promouvoir un nouveau réalisme où l’esprit, réconcilié avec le monde physique, débarrassé des chimères de l’idéalisme et du matérialisme grossier des penseurs libéraux, pourrait à nouveau agir comme acteur de l’histoire. À la suite d’Aristote, Marx considère que le monde repose sur des communautés d’« individus vivants », producteurs de leur propre histoire. Ce retour au réel le conduit à dénoncer de manière implacable la mystification d’une « économie politique bourgeoise qui tient pour éternelles les catégories économiques propres au mode capitaliste » et la réalité monstrueuse d’un process de production qui s’approprie le travail des hommes et transforme le monde en une vaste machine à faire de l’argent.

L’évolution du monde confirme d’ailleurs les prévisions de Marx. Denis Collin a raison de dire que le processus en cours de financiarisation de l’économie ne constitue en aucune façon un changement de nature du capitalisme, comme on le lit trop souvent, mais la poursuite cohérente de son projet de domination. L’économie bourgeoise, après s’être débarrassé du travailleur indépendant dès la Révolution française, persévère dans son œuvre de destruction sociale en réduisant en miettes le travail salarié. Et le « désenchantement du monde », décrit par les penseurs qui ont côtoyé l’œuvre de Marx (Adorno, Habermas, Marcuse, Ellul, Debord…) – marchandisation de la culture, instrumentalisation de la science, saccage de la planète, surveillance des consciences… - est en lien direct avec l’extension d’un mode de production qui s’attaque toujours plus aux fondements même de notre civilisation.

Marx utopiste. - Suffit-il alors de se débarrasser du marxisme pour faire un bon usage de Marx ? Les choses ne sont pas si simples. Prenons sa philosophie de l’histoire. En homme du XIXe siècle, Marx a été fasciné par l’esprit conquérant de la bourgeoisie, par sa capacité à mobiliser toute la puissance de la production et de la machinerie moderne. Au point de considérer cet épisode, cet « accident libéral », comme le point de bascule de toute l’histoire humaine et de trouver partout de la lutte des classes et du capitalisme en germe, y compris dans des époques où, de toute évidence, ils n’existaient pas. Marx en arrive même à considérer que les forces productives sont « la seule énergie utile des hommes », une énergie qui façonne tous leurs rapports sociaux. Il étend ainsi au monde humain tout entier le dogme libéral de la souveraineté de l’économie.

C’est d’ailleurs à l’économie-même que Marx demande d’affranchir l’homme de l’oppression économique. Il suffira, le moment venu, aux forces productives d’exproprier le capital et le tour sera joué. S’ouvrira alors la fin de l’histoire : une société d’abondance illimitée, sans classes, et sans Etat… Le « socialisme scientifique » sombre alors en pleine utopie, une utopie que la réalité se chargera de démentir, car la croissance illimitée des forces productives n’est ni possible ni souhaitable dans un monde aux ressources finies. Et le capitalisme aura, de toutes façons, tôt fait de reprendre la main en organisant lui-même, selon la formule de Schumpeter, la destruction de ses formes dépassées au profit de modes de production plus innovants mais tout aussi oppressifs.

En réalité, si l’on veut enrayer le processus capitaliste, n’est-ce pas l’effort inverse qu’il convient de faire : remettre l’économie à sa place, à sa juste place ? La considérer pour ce qu’elle est : une des formes, certes importantes, de l’activité humaine, non son fondement et son principe. C’était déjà la leçon d’Aristote dans son Éthique à Nicomaque. Et c’est, plus près de nous, ce que préconisait le philosophe et économiste Karl Polanyi, lui aussi venu du marxisme, lorsqu’il proclamait la nécessité de « réencastrer l’économie dans la société ». De fermer la parenthèse libérale pour permettre à l’homme de s’adonner à nouveau à la pluralité de ses activités sociales : travail utile, création, pensée.

Ce projet de retour aux principes de la civilisation, c’est un peu celui que Denis Collin nous propose en conclusion de son ouvrage. Sa première formule politique, celle d’une « république sociale » qui fonderait sa légitimité sur la non-domination, nous parait un peu trop restrictive. Nous lui préférons sa seconde formulation, celle d’une Res Publica, au sens de Jean Bodin, attachée à la recherche du bien-commun, reposant sur un Etat agissant mais non bureaucratique, sur une large décentralisation des pouvoirs et sur une société où le collectif des producteurs reprend le contrôle de l’économie. Un régime respectueux aussi des traditions, des cultures, de l’héritage spirituel de chacune des nations. Un « socialisme libéral » au bon sens du terme, nous dit Denis Collin. Pourquoi pas ? Marx s’y retrouverait-il ? Peut-être !

Paul Gilbert.

Denis Colin, Comment peut-on encore être “marxiste” ?, Atalante, 2024.