L’un est philosophe, professeur à l’Université d’Harvard. L’autre est économiste, directeur d’étude à l’EHESS. Tous deux, le Français et l’Américain, ont librement dialogué en mai 2024 au pupitre de l’École d’économie de Paris. Publiée aux éditions du Seuil, Ce que l’égalité veut dire est la transcription de ce dialogue interdisciplinaire entre chercheurs.
Aborder l’inégalité sous son angle matériel, s’emparer du concept pour un état des lieux de la participation et de la représentation politiques ou l’envisager en considérant la reconnaissance sociale et la dignité des individus constituent trois approches distinctes. Piketty et Sandel tentent de démontrer qu’elles sont fondamentalement complémentaires en articulant leurs pensées respectives. « Ce que signifie l’égalité » et, ajoute le titre en anglais de ce bref essai à deux voix, « pourquoi c’est important », s’imposent comme les idées motrices d’une conversation que l’on aurait souhaité pragmatique mais qui dépasse rarement le stade de l’idéalisme.
Le meilleur est-il à venir ? – L’échange s’ouvre sur un constat de Thomas Piketty : non, les inégalités ne se creusent pas, elles régressent. Le fait est qu’au cours des deux derniers siècles, bien des formes d’inégalités (sociales, sexuelles, ethniques, religieuses, économiques…) ont connu un mouvement de repli évident sous l’effet de réformes emblématiques : suffrage universel masculin puis féminin, droits reproductifs, droits ouverts aux couples homosexuels, luttes contre toute forme de discrimination, progressivité de l’impôt… Il existerait donc une tendance générale à la réduction des inégalités entre les individus du fait de leurs caractéristiques innées, de leur statut ou de leur richesse, qui invite à l’optimisme l’homme de gauche qu’est Piketty. Si, aujourd’hui, en Europe, les 10% les plus riches détiennent plus d’un tiers des revenus et la moitié du patrimoine total, la situation était pire encore il y a cent ans, nous assure-t-il. Mais la trajectoire se poursuivra-t-elle sans s’infléchir ? Un telle perspective n’est pas envisagée alors même que la planète connaît un bouleversement économique, géopolitique et écologique inédit.
Le combat contre l’inégalité amène à s’orienter vers deux options, synthétiquement formulées par Michael Sandel : « d’un côté une redistribution radicale en maintenant la marchandisation, de l’autre un maintien de la répartition des richesses mais avec une démarchandisation de la vie sociale ». Thomas Piketty rappelle que la démarchandisation de secteurs entiers de l’activité économique fut le grand succès de la social-démocratie, notamment scandinave, dont on oublie aujourd’hui qu’elle était véritablement radicale. Selon lui, une démarchandisation poussée permettrait de vider de son sens l’inégalité de revenus, bien qu’il admette par ailleurs la nécessité de réduire ces mêmes inégalités, une démarchandisation intégrale relevant de l’abstraction. La discussion ne fait pas l’impasse, à cet égard, sur la part de responsabilité de la gauche, en particulier américaine, dans le démantèlement de l’État redistributif. Succédant aux années Reagan, les mandats Clinton ont brouillé les lignes entre droite et gauche, notamment parce que la gauche – politique comme intellectuelle – n’a pas su défendre la progressivité d’un impôt qui avait atteint le seuil de 90 % sur les revenus des plus riches Américains dans les années 1940-1960. Cette perte de repère a été l’une des causes de la montée de la contestation « populiste », hier impulsée pendant la présidence Obama par Occupy Wall Street et le Tea Party, et aujourd’hui poursuivie à travers le républicanisme trumpien.
Michael Sandel pose un regard très lucide sur les conséquences sociologiques d’une « méritocratie » théorisée pour justifier les inégalités en Occident. Celle-ci a provoqué l’émergence d’une élite désormais persuadée qu’elle doit son succès à ses seuls efforts sans plus aucune considération de l’environnement social qui a pourtant favorisé son accession au sommet… La méritocratie n’a pourtant de pertinence qu’en présupposant que chaque personne bénéfice des mêmes chances au départ. Or, parmi les espaces où subsistent les inégalités à l’intérieur des sociétés développées, figure en tête l’accès à l’enseignement supérieur. Sandel et Piketty s’attardent – mais sans franchement convaincre – sur les différents mécanismes de « discrimination positive » (quotas imposés contre pénalités financières, places réservées...) qui pourraient garantir une plus grande diversité sociale au sein des grandes universités ou écoles supérieures voire des institutions politiques elles-mêmes. Las ! Les exemples issus du droit comparé n’offrent en général que rééquilibrages partiels et contre-effets pervers.
Fédéralisme mondial… et souverainisme universaliste. – La social-démocratie a ignoré à l’échelle globale les écarts de richesse Nord-Sud. Tout au contraire, elle a prospéré grâce à ceux-ci. Comment Thomas Piketty propose-t-il de s’y attaquer ? Par une politique fiscale mondiale, laquelle passerait par une taxation minimum à l’échelle de l’OCDE, voire d’un impôt progressif instauré par « quelque chose comme les États-Unis du monde ». En appelle-t-il à la disparition des frontières et des cadres nationaux ? Iréniste assurément, il rêve d’un « socialisme démocratique, un socialisme fédéraliste et internationaliste » fondé sur la libre circulation des travailleurs, mais point du capital ou des biens. Les limites politiques de l’État-nation auraient donc du bon dès lorsqu’il s’agit d’éviter le déferlement incontrôlé de flux financiers et de sauver l’activité économique locale en mettre en œuvre une forme de protectionnisme qu’il nomme complaisamment le « souverainisme universaliste ». Quant aux préoccupations des populations vis-à-vis de la pression migratoire, Piketty n’y voit qu’une erreur d’analyse, estimant, à la lecture des cartes électorales du vote Trump aux États-Unis ou Le Pen en France, que le ressort de la contestation est la désindustrialisation, non l’immigration.
Parce que les échanges demeurent en superficie, il est finalement assez peu question d’économie concrète. C’est pourtant Piketty qui s’y exprime majoritairement, le dialogue prenant très vite l’apparence d’une interview de ce dernier par Michael J. Sandel. De Ce que l’égalité veut dire, il ne faut donc pas attendre la synthèse de la pensée de Piketty ni de celle de Sandel. Tout juste s’agit-il de l’humble teaser (pardonnez l’anglicisme !) d’une pensée mondialiste alternative au néolibéralisme dont la grande force serait d’inviter un large public à questionner comme elle le mérite la problématique des inégalités. ■
Casimir Mazet.
► Thomas Piketty et Michael J. Sandel, Ce que l’égalité veut dire, Seuil, septembre 2025.
Piketty et Sandel refont le monde