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Royaliste n°1264 du 23 octobre 2023

Quand l’Occident s’empare du monde

Les Idées

lundi 23 octobre 2023

Dans un ouvrage d’envergure paru aux éditions du CNRS, le grand anthropologue Maurice Godelier s’attelle à un sujet de taille : le lien entre l’occidentalisation et la modernisation.

Jadis vanté et érigé en modèle intouchable de développement économique, des mœurs et de la démocratie, l’Occident se trouve depuis des années en butte à une hostilité assumée de la part de nombreux pays « du Sud », notamment en Afrique et au Proche Orient. Nous sommes semble-t-il passés d’un extrême à l’autre. Car si l’Occident est loin d’être exempt de critiques, il ne peut pas servir non plus de bouclier de déresponsabilisation de la part du reste du monde.

Dans son essai Quand l’Occident s’empare du monde (VIe-XXIe siècle) – Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ?, l’anthropologue Maurice Godelier analyse avec précision les liens entre deux phénomènes propres mais intrinsèquement liés. Affirmons-le tout net : non, il n’est pas réellement possible pour un État de passer le cap de la modernité sans s’occidentaliser. En tout cas, si l’on entend par modernité le fait, pour un peuple, de connaître une amélioration conséquente voire massive de ses conditions d’existence, de troquer ses liens ancestraux basés sur la féodalité et le tribalisme contre un monde plus égalitaire où l’Homme occupe une place primordiale par sa libre pensée. Plus largement, c’est « changer l’état d’une société dans le but de faire mieux que par le passé dans plusieurs domaines de la vie sociale », selon l’auteur.

Mais, comme l’explique bien Godelier, ce processus se révèle différent selon qu’il ait été subi ou choisi, selon l’État qui en a été l’instigateur et l’État qui l’a vécu, à l’os, dans sa chair même, par le biais de ses citoyens. « Pour tous les autres États [autres que les pays occidentaux], s’occidentaliser, c’est emprunter à l’Occident les moyens d’accroître sa puissance et sa richesse et mieux administrer l’État », écrit l’anthropologue. Les Amériques tant convoitées

Mais pour comprendre ce long et général processus d’occidentalisation du monde, il faut remonter le cours du temps. Le XVe et le XVIe siècle qui ont constitué des points de bascule incomparables. La découverte des Amériques et leur conquête progressive par les premiers empires coloniaux comme l’Espagne et le Portugal ont entraîné la chute et l’éradication des grandes civilisations et sociétés, celles des Incas par exemple. Le tout combiné à une forte volonté d’européaniser les populations de la part des deux puissances européennes. Le XVIIe siècle est le théâtre de l’arrivée de nouveaux acteurs dans cette course à l’exploration : les Pays Bas, puis la France et l’Angleterre, même si ces deux dernières sont vite semées les premiers. L’expansion coloniale des Pays Bas, alors pays réputé pour sa tolérance religieuse et son humanisme, « est l’affaire de compagnies privées qui n’ont ni l’intention de christianiser les populations ni celle de fonder des grandes colonies de peuplement ». Elle a surtout pour but « le commerce et les énormes profits à tirer de l’achat et de la vente de produits exotiques ». En cela, ce pays diffère fortement des autres pays européens, en particulier des deux pays ibériques pré-cités. Mais c’est au XIXe siècle que le processus prend un tournant inédit. Du fait de l’industrialisation, l’Occident embrasse le capitalisme et distance le reste du monde, tant au niveau de son développement économique que dans le domaine des sciences ou de la santé. Mais ses prétentions expansionnistes sont loin d’avoir diminué. Certains pays font déjà partie de l’empire colonial des puissances européennes. La modernisation de leur économie « se borna le plus souvent à ce qui servait les intérêts de la métropole coloniale (routes, ports, chemins de fer) », note Godelier.

Le chamboulement d’Atatürk. - D’autres, comme le Japon et la Turquie par exemple, « n’étaient pas des colonies de l’Occident et se modernisèrent pour ne pas le devenir ». Pas de recette magique et unique. Chacun de ses grands États applique sa propre méthode. Les gouvernements Meiji mettent en place de vastes programmes de réformes économiques visant à faire contrepoids à l’Occident, tout en préservant « l’âme » du Japon, la figure de l’Empereur et le shintoïsme. Sous l’égide de Mustafa Kemal Atatürk, la Turquie connaît une développement exceptionnel mais cette occidentalisation reste relativement forcée. Les dignitaires religieux s’opposent avec virulence aux valeurs d’Atatürk : le républicanisme, le nationalisme, le gouvernement du peuple, le sécularisme, l’étatisme… Afin d’aller le plus loin possible sur le terrain de la laïcité et de l’égalité hommes-femmes, Kemal « gouverna de façon très autoritaire ». Pour autant, sans lui, « la Turquie n’existerait pas. Elle n’aurait pas survécu à la disparition de l’Empire ottoman », rappelle Godelier.

L’anti-colonialisme. - Les cartes sont rebattues au XXe siècle, marqué par deux guerres mondiales, la montée en puissance de l’URSS et de la Chine maoïste, par l’anti-colonialisme grandissant... De nombreux pays s’imposent sur la scène internationale et la disparition des empires coloniaux se déroule parfois sans problèmes majeurs (comme la Birmanie par rapport au Royaume Uni en 1948), parfois dans le sang, comme pour l’empire colonial belge ou l’Algérie avec la France. Le chaos persiste, même après l’indépendance, surtout en Afrique noire. Au Bénin par exemple, cinq coups d’État se succèdent entre 1964 et 1972. Quant au « monde musulman », il est constamment tiraillé entre des acteurs laïques, socialistes mais à rebours d’une partie de la population et des islamistes. C’est le cas en Égypte avec Nasser ou en Syrie avec Hafez el-Assad (membre du parti Baas), ces deux chefs d’État tentant de juguler la pression et les révoltes des Frères musulmans en les réprimant. Peu importe l’issue politique, ces exemples montrent que le temps de l’Occident en surplomb et au centre du monde est révolu.

Aujourd’hui, la réussite économique de pays non occidentaux a engendré « une réaffirmation de leur identité et de leurs valeurs ». Dans les pays musulmans, cela passe par un autoritarisme, un obscurantisme et un rejet des valeurs occidentales démocratiques. Pour Godelier, deux idées-phare doivent être retenues actuellement : la démocratie ne doit pas être imposée, sous peine de renforcer la défiance contre l’Occident. Et pour les régimes occidentaux, il importe aux citoyens de se battre pour la conserver et participer à l’équilibre d’un monde nouveau.

Indiana Sullivan.

► Maurice Godelier, Quand l’Occident s’empare du monde (XXIe siècle). Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ?, CNRS éditions, juin 2023.