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Royaliste n°1276 du 10 avril 2024

Relire le Printemps des peuples.

Les Idées

mercredi 10 avril 2024

Si le Printemps des Peuples est un moment majeur de l’histoire européenne sa résonance est mondiale avec des différences notables de perception et de conséquences.

S’il n’est pas inutile de le replacer dans un contexte mondial, ce n’est pas pour en diminuer l’importance mais afin de la resituer dans un réseau d’échange d’hommes, de marchandises, d’informations alors que la deuxième mondialisation commence, celle de l’industrie, du chardon, du bateau à vapeur du chemin de fer et du télégraphe et montrer toute la complexité de sa relation au monde. Telle est l’ambition des historiennes et historiens regroupés autour de Quentin Deluermoz dans un ouvrage sobrement intitulé Les mondes de 1848, et dont nous ne livrons ici, faute de place, que quelques traits, à travers l’analyse des relations euro-américaines.

Les auteurs nous incitent ainsi à relire la relation atlantique non pas à la fin du XVIII° siècle comme René Rémond mais dans la première partie du XIX°. Relation complexe s’il en est. Le 1848 français est accueilli avec enthousiasme par bon nombre d’intellectuels et de politiques sud-américains, mais pas toujours et pas intégralement. Certains milieux conservateurs déjà méfiants, se réjouissent de l’écrasement des révoltes de juin. Mais le Printemps des peuples et particulièrement les évènements de France ne sont accueillis qu’à travers le prisme des problématiques sud-américaines. Il ne s’agit donc pas d’une simple transmission, d’une récupération. D’ailleurs la circulation des idées s’effectue dans les deux sens. Le voyage aux Etats-Unis par exemple est un grand classique de la littérature dès la fin du XVIII° siècle. Avec Tocqueville, elle prend une dimension prophétique la démocratie américaine annonçant une diffusion de l’idée démocratique vers l’Europe. J’ajouterai que la constitution de 1848 également. C’est la seule fois dans notre histoire politique que la France est dotée d’un Président et d’un Vice-Président ( Georges Henri Boulay de la Meurthe). Et si l’abolition de l’esclavage aux Antilles est bien l’œuvre de Victor Schoelcher, elle est aussi le résultat d’un militantisme antillais anti-esclavagiste dont Toussaint Louverture est une source d’inspiration. Et 1848 ouvre un grand « moment abolitionniste » qui s’étend sur une assez longue période avec dans chaque espace des configurations particulières. La poussée migratoire européenne au Mexique en 1848 à la suite de la découverte de l’or californien par un Suisse va permettre aux Etats-Unis de trouver un support à ses ambitions sur la côte Pacifique et lui permettre de s’emparer de la moitié du territoire mexicain se dotant de sa dimension quasi définitive en attendant l’achat de l’Alaska en 1867. Les Etats-Unis accueillent aussi des vaincus du Printemps des peuples comme le Hongrois Kossuth. Ainsi la relation euro-atlantique agit sur les relations intra-américaines.

Si l’on peut trouver des « indices de 1848 » sur presque tous les continents, pourtant de grands événements politiques échappent au moins partiellement à l’influence de la contestation européenne. Ainsi la révolte des Cipayes en Inde ou celle des Taiping en Chine avec ses vingt millions de morts, relève moins de l’imitation du Printemps des peuples que d’une volonté de contester le pouvoir, entre autres parce qu’il ne sait pas s’opposer aux envahisseurs européens. Mais attention à ne pas commettre d’anachronisme. Si les événements du 24 février 1848 à Paris sont connus à New York le 20 mars, qu’en est-il du cœur profond de la Chine et comment sont-ils compris ?

André Vivier.

Q. Deluermoz, E. Fureix, Cl. Thibaud ( sous la direction de), Les Mondes de 1848 ; Au-delà du Printemps des Peuples, Champ Vallon, 2023.