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Royaliste n°1267 du 4 décembre 2023

Stratégie et guerre russes

Les Idées

lundi 4 décembre 2023

L’historien Dimitri Minic nous permet, au-delà des commentaires sur les tactiques et les méthodes de l’armée russe en Ukraine, d’en découvrir les bases conceptuelles. Plongée dans un univers mental où la guerre est l’état normal des relations internationales.

L’ouvrage, actualisation de la thèse soutenue par Dimitri Minic en 2021, vise à expliciter la stratégie politico-militaire de la Russie. La politique de défense repose sur des concepts. Partez de concepts faux, et le sang et l’argent versés se perdront dans un puits sans fond de défaite et d’humiliation. Nous le vîmes en 1940.

L’auteur nous fait vivre les débats qui animèrent les centres de réflexion russes après la fin de la guerre froide, entre traditionalistes pensant que la guerre se résume à l’affrontement armé et révisionnistes pour qui la guerre moderne implique des stratégies de contournement de la lutte armée, sous le seuil du nucléaire et du conflit ouvert, C’est ainsi que la doctrine russe, fondée à l’époque soviétique sur une vision clausewitzienne héritée de Lénine, a évolué, avec de multiples nuances, vers la notion d’une guerre hybride où la violence armée ne fait que parachever la victoire acquise par d’autres moyens.

Paradoxe, ce débat d’apparence libre se situe à l’intérieur d’un contexte culturel particulièrement fermé reposant sur trois postulats : – Le monde est hostile à la Russie ; – Les États-Unis et l’Occident sont surpuissants et omniscients ; – La Russie est une grande puissance d’un caractère unique.

Cette vision d’une Russie à la fois messianique, Troisième Rome ou jadis Mecque du communisme, menacée par les plans d’un Occident décadent préparant la guerre pour s’emparer des ressources russes et fractionner le pays, est fortement influencée par une lecture de la guerre froide et des « révolutions de couleur » qui en fait un plan américain coordonné et couronné de succès. Cette surestimation de l’efficacité des opérations menées par l’Occident amène les stratèges russes à croire possibles et efficaces les opérations du même type engagées par la Russie pour désorganiser et disloquer les structures d’un adversaire, dans le plus grand mépris des peuples et de leur intelligence, en convoquant à l’occasion les pseudo-sciences.

C’est un continuum entre actions du temps de paix et violence armée, selon une gradation incluant des actions de déstabilisation par des groupes activistes, des forces spéciales. Nous en avons vu l’exemple en Crimée.

L’Ukraine est un bon exemple des techniques employées et de leurs limites. Soutien aux séparatistes, armement de leurs milices, manœuvres militaires répétées à proximité immédiate, avec la participation de satellites de la Russie, ultimatum demandant l’évacuation par les forces de l’Otan de l’Est de l’Europe, tentative de dissocier la France et l’Allemagne considérées comme maillons faibles, menaces d’emploi de l’arme nucléaire, tout a été fait pour démoraliser l’Ukraine, sa population et son gouvernement, et dissuader la solidarité des démocraties occidentales. L’invasion qui suivit devait, dans l’esprit des dirigeants russes, trouver une Ukraine sans ressort et sans soutien. La résistance ukrainienne, la solidarité des démocraties scellèrent l’échec d’une stratégie qui postulait la décadence des démocraties. On ne peut à tout coup gagner la guerre sans faire la guerre.

Eric Cézembre.

Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, avril 2023.