La biographie que Charles-Eloi Vial vient de consacrer à Talleyrand s’attache d’abord au diplomate et à l’homme politique. Elle entre en résonance avec la réédition de l’ouvrage de Guglielmo Ferrero sur Talleyrand au Congrès de Vienne. Les deux livres se complètent et donnent du « Diable boiteux », monstre de corruption, une image plus flatteuse que celle qui demeure attachée à ce personnage. Vial le juge avant tout sur son action. On a tout écrit sur Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, le génial diplomate qui servit neuf régimes et prêta treize serments, de Louis XVI en 1789 à Louis-Philippe en 1830, de Clément XIII lorsqu’il fut ordonné prêtre, à Clément XIV lors de son élévation à l’évêché d’Autun. Ministre des Relations extérieures plus de dix ans en tout sous quatre régimes.
Le titre que Vial a donné à son ouvrage n’a pas été choisi par hasard : Talleyrand, la puissance de l’équilibre. L’auteur met en cause les relations entre Napoléon et son ministre : « Les contraires s’attiraient, la personnification de l’équilibre et celle de l’action contribuant alors à forger une alliance de circonstance, faite de fascination mêlée de méfiance ». Déjà, sous le Directoire, Talleyrand tente d’expliquer que seule la diplomatie suscite le respect, surtout pour une nation qui s’est donné un gouvernement neuf dans l’histoire du monde et dont la stabilité n’est pas démontrée. Très tôt, il insiste sur le fait que la négociation devait permettre à la France de réintégrer le concert européen. La conception des relations internationales du Premier consul, puis de l’Empereur, visait à la domination de la France sur l’Europe continentale. Cette vision impérialiste heurtait les conceptions de Talleyrand, partisan d’une doctrine de l’équilibre où la France devait donner le la au sein d’un véritable concert des nations. Napoléon refusa d’écouter son ministre. Le maître ne disposait d’aucun autre diplomate de son calibre qui aurait pu le remplacer, ce qui explique qu’il toléra longtemps ses menées souterraines. L’alliance de circonstance entre Talleyrand et l’empereur finit par se briser. Quand en août 1807, avec le traité de Tilsit, Napoléon est au fait de sa puissance, c’est le moment que cet étrange ambitieux choisit pour donner sa démission.
Talleyrand voit à l’intérieur de l’Empire, qui semble solide, les lignes de fracture qui l’exploseront au premier coup violent reçu du dehors. Pour lui, le problème de la légitimité du pouvoir est posé. Illustrant son propre précepte « la trahison est une question de date », Talleyrand prend contact avec les Bourbons par l’intermédiaire de son oncle, le vieil archevêque de Reims. Talleyrand voit en Louis XVIII le seul recours possible, sa modération garantissant le retour à la stabilité et la signature d’une paix acceptable, garante de l’équilibre continental. Dans son chapitre intitulé « la légitimité du pouvoir », Guglielmo Ferrero livre la pensée de Talleyrand. Il ne faut pas attendre la légitimité du pouvoir comme un privilège exclusif de certaines formes de gouvernement : « la légitimité des rois ou, pour mieux dire, des gouvernements est la sauvegarde des nations… Un gouvernement légitime, qu’il soit monarchique ou républicain, héréditaire ou électif, aristocratique ou démocratique, est toujours celui dont l’existence, la forme et le mode d’action sont consolidés et consacrés par une longue succession d’années ».
Louis XVIII attendait de Talleyrand au Congrès de Vienne qu’il parvienne à exploiter les divisions naissantes entre les souverains et qu’il réconcilie les Bourbons avec les autres dynasties d’Europe. Face à la volonté des vainqueurs, les autres pays n’eurent presque pas voix au chapitre, à l’exception de la France à laquelle Talleyrand parvint à rendre son statut de grande puissance en s’appuyant sur les petits et moyens Etats dont il se fit le défenseur. Les représentants de l’Angleterre, de la Prusse, de la Russie et de l’Autriche étaient divisés sur trois questions : la Pologne, la Saxe et Naples. Par ses ambitions polonaises, la Russie effrayait l’Angleterre et l’Autriche. La Prusse épouvantait les petits Etats allemands par son acharnement contre la Saxe. Le Congrès de Vienne « a voulu que toute dynastie légitime fut conservée ou rétablie… et que les territoires vacants, c’est-à-dire sans souverain, fussent distribués conformément au principe de l’équilibre politique ». Il ne suffisait pas d’avoir découvert en Louis XVIII le pouvoir capable de faire rentrer la France dans le système Européen. Il fallait que les capacités personnelles de Louis XVIII fussent adéquates à sa position historique. Le destin a voulu que Louis XVIII fut un roi capable.
Sous la Restauration, Talleyrand bascula peu à peu dans l’opposition libérale à mesure que les « ultras » se rapprochaient du pouvoir. Le vieil oracle accueillit sans étonnement la chute de Charles X et l’avènement d’une monarchie libérale qu’il appelait de ses vœux. Trop âgé pour reprendre son ancien portefeuille, Talleyrand accepta de Louis-Philippe la prestigieuse ambassade de Londres. ■
Alain Solari.
Talleyrand, politique et diplomate