Entre l’antiracisme libéral, basé sur la morale, et l’antiracisme politique, obsédé par les identités, Kévin Boucaud-Victoire met en avant une troisième voie. Dans Mon antiracisme : Pourquoi je ne suis ni décolonial, ni libéral, il prône un antiracisme socialiste, fondé sur la lutte des classes, l’égalité des conditions matérielles et un universalisme concret.
Kévin Boucaud-Victoire a grandi en banlieue à Meaux. Très tôt, il fait l’expérience du regard différencié porté sur la couleur de sa peau. Plus tard, après s’être installé en Guyane, il constate que les tensions raciales existent également au sein des populations noires et comprend que l’insécurité culturelle peut également concerner les minorités.
De retour en métropole, il intègre l’université, rencontre des personnes d’autres milieux sociaux et diversifie ses lectures. Il saisit que la classe est le facteur le plus important et que le racisme ne se résume pas à une simple lecture racialiste. C’est à partir de cette expérience personnelle que Boucaud-Victoire aborde la confrontation entre antiracisme libéral et antiracisme politique, présentées comme diamétralement opposés mais qui sont en réalité, selon l’auteur, les deux faces d’une même pièce.
Le premier, hérité des années 1980 et de SOS Racisme, moralise la question raciale tout en laissant intactes les structures économiques qui produisent la précarité et la ségrégation. La figure d’Obama, évoquée par Boucaud-Victoire, en est l’illustration parfaite : « l’élection de Barack Obama […] nous a prouvé quelque chose : il ne suffit pas de le vouloir ou d’un beau symbole métissé pour accoucher d’une société post-raciale » (p.160). En s’appuyant sur un discours basé sur l’égalité des chances, la tolérance et la diversité, cet antiracisme évacue complètement le sujet des conditions matérielles.
Face à cela, le second, issu des mouvements décoloniaux, prétend restaurer une radicalité en dénonçant un racisme systémique. Mais le problème principal de cette analyse tient au fait qu’en faisant de la race l’unique facteur des inégalités, le risque est de tomber dans un réductionnisme racial. De fait, l’antiracisme politique essentialise les identités au lieu de les dépasser. Les classes populaires se retrouvent clivées entre d’un côté les minorités ethniques et de l’autre la majorité blanche. Cela a pour conséquences de nourrir le ressentiment et de détourner une partie du monde ouvrier blanc de la lutte antiraciste jusqu’à se diriger vers le vote d’extrême droite.
Mais surtout l’antiracisme libéral et l’antiracisme politique s’auto-entretiennent parce qu’ils se développent dans un monde façonné par le néolibéralisme et partagent une même incapacité à penser les rapports de classe.
L’ouvrage offre également une critique de l’universalisme. Son auteur dénonce un universalisme abstrait, in-carné par les élites et déconnecté des réalités sociales, qui entend imposer une culture majoritaire et uniformisée. « Ce « républicanisme autoritaire » découle du jacobinisme lui-même et sa tendance à uniformiser pour tenter d’émanciper. Mais il mène aussi à une impasse, car pour que l’universel puisse exister, il faut qu’il repose sur des postulats acceptés de tous » (p.146). En ce sens, sa critique rejoint celle d’Emmanuel Todd (1), qui voyait dans la mobilisation « Je suis Charlie » une résurgence du catholicisme zombie, c’est à dire une morale collective vidée de spiritualité, mais toujours empreinte d’un réflexe de supériorité culturelle.
« Faire ensemble » plutôt que « vivre ensemble ». - À cet universalisme figé, devenu un instrument de domination, Boucaud-Victoire oppose un universalisme concret, enraciné dans la vie matérielle des classes labo-rieuses. Il évoque un pluriversalisme qui prend en compte les particularismes et reconnaît la diversité sans renoncer à l’universalité. C’est la lutte des classes qui donne sens à cet universalisme concret.
L’auteur explique également qu’il n’existe pas en France de racisme systémique ou d’État au sens strict. Aucune loi, aucune institution n’instaure de hiérarchie raciale comparable à l’apartheid ou à la ségrégation. Cependant, il existe un racisme d’agents de l’État. Boucaud-Victoire préfère parler d’un racisme institutionnel qui produit des discriminations : contrôles au faciès, inégalités d’accès à l’emploi ou au logement, etc. Mais ce concept peut être pertinent à condition de lui donner un sens plus restrictif, car il convient d’étudier ces phénomènes comme le résultat de logiques sociales, économiques et territoriales, et non à travers des critères exclusivement raciaux.
À côté de cela, subsiste un racisme individuel, qui ne concerne pas que les minorités, mais aussi les personnes blanches dans certains contextes. En effet, ce racisme des minorités serait réactionnel, né du ressentiment face à des situations d’exclusion ou d’injustice, et il peut également se manifester entre minorités, traduisant une concurrence entre communautés. La non prise en compte de ces différents types de racisme — individuel, entre minorités — ôte toute forme de crédibilité aux luttes antiracistes.
Ce que propose l’auteur pour sortir de cette impasse, c’est un antiracisme socialiste, c’est-à-dire une convergence entre les luttes antiracistes et la lutte des classes. C’est la thèse principale de l’ouvrage : Kévin Boucaud-Victoire défend l’idée que le racisme s’enracine dans les inégalités sociales produites par le capitalisme, et qu’un antiracisme efficace doit s’attaquer aux causes économiques et structurelles plutôt qu’aux seules attitudes individuelles.
Pour cela, il appelle à « faire ensemble » plutôt qu’à « vivre ensemble » : non pas coexister pacifiquement dans un même espace, mais agir collectivement pour transformer la société. C’est dans le travail, dans les luttes écologiques et syndicales, que se tissent les liens et les solidarités entre humains, peu importe leur cou-leur de peau ou leur origine ethnique. La convergence des luttes ne peut venir que du terrain : des lieux de travail, des campagnes, des quartiers, là où se rencontrent concrètement les classes subalternes.
Mon Antiracisme a le mérite de s’affranchir des postures morales et des enfermements identitaires du débat actuel en démontrant que seule une refondation socialiste du combat antiraciste permettra d’unir les opprimés au-delà de leurs appartenances. La seule réserve tient à la brève description que Boucaud-Victoire consacre à la société socialiste à venir. Mais cela ne doit rien enlever à la force de ce magnifique ouvrage et de son idée principale : l’antiracisme ne passera que par la socialisation des moyens de production. ■
Nicolas Maxime.
► Kévin Boucaud Victoire, Mon Antiracisme, Desclée de Brouwer, avril 2025.
(1). Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.
Un antiracisme socialiste