Espérance de vie, mortalité infantile, crescendo des carrières… Autant d’outils qui permettent d’observer l’évolution de la vie des femmes en France au XXe siècle. Et dans l’imaginaire collectif, les luttes féministes en sont les moteurs essentiels. C’est cette idée admise dans notre société que la docteure en sciences politiques Véra Nikolski fait le choix de décortiquer dans un essai vivifiant, Féminicène, paru chez Fayard. Disons-le tout net : le texte est audacieux et peut décontenancer de prime abord, tant les opinions sur le terrain du féminisme ont l’habitude de faire l’objet de procès d’intention. Pour certains mouvements, gare à celles qui ne soutiendraient pas les théories les plus évidentes. L’auteure n’a cure de ces cadres bien poncés qui ne laissent dépasser aucune idée originale.
Révolution industrielle. - Véra Nikolski l’affirme : l’avancée inestimable du droit des femmes au XXe siècle n’est pas majoritairement due aux combats menés par nos aïeules, même si ces derniers sont bien réels. L’amélioration de nos vies est en réalité liée à l’amélioration des conditions matérielles d’existence, notamment aux découvertes médicales qui ont réduit drastiquement la mortalité infantile ou les morts en couches. En d’autres termes, c’est ce passage à la modernité et le bouleversement produit par la révolution industrielle qui ont entraîné une foule de changements positifs pour les citoyens, en particulier pour les femmes. Ces dernières ont donc pu profiter de ces innovations, tant scientifiques que médicales ou pratiques. L’émancipation féminine « s’apparente à un processus global et impersonnel ‘‘arrivant’’ au monde occidental de façon largement indépendante des actions et des volontés individuelles ».
L’essayiste évoque la montée en puissance du progrès technique « exponentiel, durable et généralisé qui accompagne la révolution industrielle et lui survit. Ce progrès a pour conséquences d’amoindrir, voire d’annuler, pour la première fois dans l’histoire, l’importance d’écart de force physique entre les hommes et les femmes ». Avant cette révolution, la force physique était jugée « indispensable pour assurer la survie face à la nature et l’ennemi » et c’était l’homme qui l’incarnait. La fin du XIXe siècle a changé la donne en ce que la mécanisation a diminué « le poids de cette variable dans le secteur agricole comme dans le secteur industriel ». Ainsi, « quasiment tous les métiers – sauf quelques-uns, souvent peu prestigieux, qui nécessitent toujours une force musculaire importante – deviennent théoriquement accessibles à la moyenne des femmes ».
Un féminisme de la mobilisation. - Néanmoins, aux yeux des groupes féministes actuels, cet état de fait ne saurait gommer la persistante nécessité de plaider pour plus de droits, même si la majeure partie d’entre eux sont acquis. Véra Nikolski distingue ici deux types de féminismes : un féminisme « de doléance » et un féminisme « de la mobilisation ». Le premier prend racine aux États-Unis, et a ensuite été exporté en France. Il consiste à « dépeindre les femmes en victimes toujours innocentes d’hommes toujours agressifs ». Véra Nikolski plaide au contraire pour une « philosophie de l’effort ». Selon elle, de nombreuses femmes se sont impliquées « dans une sphère donnée – science, médecine, littérature, art », comme Marie Curie pour ne citer qu’elle. Cette proposition, qui incite à l’action plutôt qu’à la passivité, n’est-elle la meilleure preuve de la confiance que l’auteure accorde à la femme… ?
Indiana Sullivan.
Véra Nikolski, Féminicène, Fayard, 2023.
Un essai régénérant pour un « féminisme du faire »