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Royaliste n°1262 du 25 septembre 2023

Un modèle Coréen ?

Les Idées

lundi 25 septembre 2023

Analogies historiques, « leçons » voire « lois » de l’Histoire : comment jouent-elles dans l’esprit des décideurs qui sont amenés à faire les choix ? Pierre Grosser ne les écarte pas mais les passe au tamis.

Sommes-nous à la veille de 1914, dans les années trente, à l’orée d’une nouvelle guerre froide en 1945-6, dans les années cinquante ? Tout est analysé, facteurs de guerre, facteurs de paix, pour repérer les responsabilités, en sachant qu’il n’existe aucune fatalité. D’où l’inévitable déception à la lecture puisque l’auteur expose les deux versants sans jamais conclure. Il entend donner des cartes en main, mais le jeu reste ouvert. Les causalités sont multiples, nul ne saurait se prononcer définitivement.

Le parallèle le plus frappant et le plus oublié est celui de la guerre de Corée, ce qui y a conduit, la manière dont elle s’est déroulée et l’issue. Soixante-dix ans après l’armistice de Pan-Mun-Jong (27 juillet 1953), le dispositif est toujours en place, inchangé, figé, gelé. P. Grosser avait commencé son livre sur la rivalité sino-américaine et la question de Taïwan, mais l’actualité l’a rattrapé tandis qu’il écrivait : la guerre en Ukraine finalement pourrait peut-être mener à un armistice du même genre, toutes proportions gardées (son article à Politique étrangère, automne 2022, dont on a repris le titre). Le chapitre qui lui est consacré est le plus original et le plus intéressant du livre. Les thèses des paléo-néo-conservateurs remontent à la surface, avocats d’une politique de force à titre préventif à Taïwan comme, disent-ils, l’OTAN a manqué à le faire en Ukraine. « La guerre de Corée aurait pu être évitée si seulement les Etats-Unis avaient clairement indiqué à l’avance qu’ils s’opposeraient par la force à l’agression nord-coréenne » (Paul Wolfowitz). P. Grosser se contente de mettre en valeur le débat intérieur aux Etats-Unis qui pourrait peser à l’avenir.

La guerre de Corée, coincée entre la seconde guerre mondiale et la guerre du Vietnam, demeure une sorte d’angle mort de l’histoire des relations internationales. C’est oublier que la fameuse « guerre froide » dont on reparle entre Washington et Pékin fut une guerre chaude, les plus meurtrières en pertes subies par l’Amérique – surtout si l’on compte les morts de la guerre du Pacifique, bien plus nombreux qu’en Europe -. C’est ignorer que la fin de la guerre froide en Europe avec Gorbatchev ne s’est jamais étendue à la Chine. Quand on mentionnait après 1991 qu’il restait des partis communistes au pouvoir en Asie, on nous riait au nez. Comme s’il n’y avait au monde que l’URSS et que celle-ci abattue, il n’y avait plus à la surface de la planète de « pays communistes ». Quand une sinologue comme Alice Ekman parle encore de Chine rouge, on l’évacue gentiment.

D’où la question ultime de P. Grosser dans son dernier chapitre : « Les raisons de l’absence de guerre directe entre les États-Unis et l’URSS restent-elles pertinentes ? » ; ce qui revient à s’interroger sur la validité de la dissuasion nucléaire. Mais avant cela, il convient de se rappeler encore une fois que la stabilité du monde de cette époque de l’équilibre de la terreur n’a pas empêché d’innombrables et catastrophiques conflits en Asie et en Afrique (estimés à vingt millions de morts).

La guerre froide sino-américaine a déjà commencé. La question de « gérer une rivalité durable sans relancer une guerre froide » doit donc être reformulée : comment gérer la guerre froide sans qu’elle dégénère en guerre directe.

Dominique Decherf.

Pierre Grosser, L’autre guerre froide ? La confrontation États-Unis/Chine, CNRS Editions, 2023.