Les 54 portraits d’intellectuels français récents qu’il nous livre forment une collection toute personnelle. On n’y trouve aucune figure imposée, aucun de ces maîtres à penser ennuyeux, confis dans leurs certitudes et persuadés d’avoir fermé l’histoire de la philosophie : ni Sartre, ni Merleau-Ponty, ni Deleuze, ni Guattari. On y croise en revanche une belle brochette d’écrivains, d’historiens, de philosophes, de sociologues, quelques politiques ou militaires, qui ont en commun leur liberté d’esprit. Ce qui fait l’unité de ces « non-conformistes », c’est la volonté de poser quelques vérités « simples et éternelles », d’essayer de « penser juste », en se plaçant délibérément en avant de leur siècle, d’où leur rôle d’éclaireurs. Quitte à être oubliés ou méconnus ? Qu’importe à nos éclaireurs s’ils entrent, la plupart du temps, au purgatoire après leur disparition : « ils ne s’y trouvent pas trop mal car la compagnie y est triée sur le volet ».
On ne s’étonnera pas d’y rencontrer quelques belles figures proches de nos idées : Barrès, Bernanos, Boutang, Saint Exupéry au premier chef, suivis de près par Pierre Gaxotte, Philippe Ariès, Jules Monnerot, Daniel Halèvy ou par le très royaliste Charles Benoist, dont il faudra réexhumer un jour toute l’œuvre juridique. D’autres encore qui continueront longtemps à nous inspirer : Marc Bloch, Simone Weil, Jacques Ellul, Fernand Braudel, Alfred Sauvy et, dans le champ des lettres françaises, Alexandre Vialatte, Philippe Murray, Dominique de Roux ou l’immense Albert Thibaudet.
Pour chacun d’eux, Broche fait œuvre de miniaturiste : en quelques pages, à travers un petit nombre d’anecdotes ou de citations choisies, il livre l’essentiel de l’homme et de son œuvre. On est pris de nostalgie en entendant Boutang tonner contre ceux qui « depuis 160 ans mentent, trichent, empoisonnent un pays qui meurt lentement de bêtise ». On est frappé par la lucidité prophétique d’un Alfred Sauvy qui met en garde contre une France qui s’appauvrit parce qu’elle ne produit plus : « ne voyez-vous pas, jeunes ou vieux, que l’économie active croule sous le poids de la non-activité ? Croyez-vous qu’en remplaçant des producteurs de richesses par des consommateurs, nous en serions plus riches ? Approuvez-vous cette marche à l’hospice ? ». Et l’on est au bord des larmes, dans ces temps cruels pour le pays, en écoutant la prière de Senghor : « Ah ! Seigneur, éloigne de ma mémoire la France qui n’est pas la France, ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France ! »
Une fois le livre refermé, on sort confirmé dans l’idée que la France du XXe siècle fut un carrefour de la pensée contemporaine et que ces 54 francs-tireurs y contribuèrent plus que beaucoup de faiseurs de système, anglo-saxons ou tudesques. Le moindre hommage à leur rendre est de les servir dans une belle langue. Celle de François Broche est au rendez-vous : alliant le talent du conteur à une grande précision dans l’exposé des idées, elle passe sans discontinuité de la légèreté à la profondeur. C’est sans doute la meilleure marque fabrique de la France.
Paul Gilbert.
François Broche, La Galerie des éclaireurs, Ginkgo, janvier 2023.
Une compagnie de mousquetaires