Courriériste, vraiment ? L’homme qui subjugua la France par des émissions littéraires inoubliables, n’aurait-il pas mérité d’accéder à un statut très supérieur ? Mais c’est lui qui n’a cessé de se réclamer de ce qualificatif qui le rattachait à la simple profession de journaliste. Il est vrai qu’il avait commencé sa carrière au Figaro littéraire, où il avait pour mission « de courir les cocktails littéraires et les maisons d’édition afin d’y glaner des échos et écrire de petits billets ». C’était pour lui l’occasion de découvrir ce que sont les écrivains : « Des gens pour qui l’écriture est une passion. Mais moi, je n’ai pas cette passion. » C’est pourquoi il ne se reconnaîtra jamais comme critique, car le critique « c’est un écrivain qui sait lire ».
Était-ce excès de modestie ? On peut en discuter, mais si l’on se réfère au modèle par excellence de la critique française, Sainte-Beuve, on peut comprendre cette volonté de vérité intellectuelle. Car l’auteur des Causeries du lundi est vraiment un écrivain qui sait lire et a su donc conférer à chacun de ses compte rendu littéraires un éclat de chef d’œuvre. Oui, Bernard Pivot ne saurait, de ce point de vue, être comparé à Sainte-Beuve ou encore à Thibaudet. Néanmoins, il y aurait lieu de réfléchir aux véritables dimensions du courriériste, qui n’est pas seulement le reporter qui court Paris pour récolter quelques anecdotes. S’il est vrai qu’à Apostrophes, c’était les écrivains qui venaient à Pivot, il s’agissait de parler de leurs livres, même dans un style familier, où il fallait poser les questions que le public a envie d’entendre. Passer du journal imprimé au petit écran, cela ne va pas sans adaptation à l’image. Car le journaliste se donne, qu’on le veuille ou pas, en spectacle, et cela peut indisposer les contempteurs de « la société du spectacle ». Parmi ceux-ci, Philippe Muray qui, dans son Journal, ose quelques lignes sur celui qu’il traite de « télé-évangéliste » avec une rare méchanceté, jusqu’à dénoncer « un absolu de l’horreur antilittéraire ».
Cela est totalement injuste, même si l’excès n’est pas complètement gratuit, dès lors qu’il exprime la protestation de qui met au plus haut la littérature. Un Muray capable d’écrire sur Céline avec une telle maestria et une telle profondeur peut se permettre de faire la fine bouche devant Apostrophes. Il n’empêche qu’il n’est pas excessif de parler du rôle historique de cette émission (et de celles qui suivirent, notamment Bouillon de culture), du fait de l’incomparable talent de communiquant de cet homme surgi de la France profonde. Tout d’abord, il faut bien parler de travail de bénédictin, à propos des quinze heures de lecture quotidienne que s’imposait Bernard Pivot, en s’acharnant parfois sur les ouvrages les plus difficiles. Je me souviens, à ce propos, du mal qu’il s’était donné en lisant Le Purgatoire de Pierre Boutang. Jamais, il ne s’est laissé aller à la facilité, désirant ouvrir au plus large public ce qu’il y avait de plus important et de décisif dans l’édition contemporaine.
Dans sa grande biographie de René Girard (1), Benoît Chantre rappelle ainsi l’importance de l’émission du 16 juin 1978 centrée sur un des maîtres ouvrages du penseur Des choses cachées depuis la fondation du monde. Un très grand moment, où Girard est notamment confronté à Roger Caillois. Nous sommes là vraiment au sommet de l’érudition. Et Caillois finit par exprimer sa proximité avec Girard. Lequel conclut que « le génie du judéo-christianisme, c’est qu’il sait qu’on ne se sépare pas de la violence et que, si on s’en sépare, elle vous rattrape. » « Frisson sur le plateau » note Benoît Chantre. Dieu sait si nous sommes payés aujourd’hui pour comprendre la véracité d’un tel propos.
Un propos d’une dimension impressionnante, car il révèle à quel point la culture française est en plein mutation. On s’aperçoit que le marxisme, tel du moins qu’il s’est formulé dans sa version léniniste, n’est plus forcément l’horizon absolu dont parlait Sartre. François Chatelet, présent aussi sur le plateau, rétorque à Pivot, qui remarque que le retour du religieux n’est pas marxiste : « Ce que je n’aime pas chez Marx, c’est ce qu’il y a encore de chrétien chez lui. » Mais s’il y en a un qui a bien saisi l’importance du moment, c’est Maurice Clavel qui réagit dans sa chronique du Nouvel Observateur : « Que va-t-il se passer, l’an prochain, dans la pensée ? C’était, ce soir-là, prévisible. Marx mort, ou plutôt évanoui, le christianisme aura désormais un autre adversaire à mon avis plus grave : un vaste néopaganisme… » D’où une rencontre Clavel-Girard.
Bernard Pivot n’est pas seulement un transmetteur, disons un passeur. Il est au cœur du débat contemporain dans toutes ses dimensions au-delà de la littérature : philosophique, politique, social, événementiel. D’où, par exemple, l’existence qu’il a donné en son temps au phénomène des nouveaux philosophes. La thématique était déjà dans la presse littéraire. Autant que je m’en souvienne, c’est dans l’hebdomadaire Les nouvelles littéraires que paraît le premier dossier sur ces nouveaux philosophes. Mais il faudra Apostrophes avec l’apparition de Bernard-Henri Lévy, d’André Glucksmann, aux côtés de leur « parrain » Maurice Clavel pour que l’affaire prenne une dimension nationale. Nous sommes quelques-uns à nous souvenirs des craquements produits notamment dans la jeunesse universitaire, avec la difficulté de changer d’une période à l’autre. Peut-être d’une épistémé à l’autre. – Glucksmann, tu ne comprends rien à la dialectique, pouvait lancer une enragée de l’ancien monde au nouveau philosophe.
C’était aussi la chance de la littérature d’être au cœur de l’événement et plus encore du bouleversement de cette fin du XXe siècle. Bernard Pivot avait-il prévu qu’en invitant l’auteur de Les habits neufs du président Mao, Simon Leys, il allait porter le coup de grâce au maoïsme à la française ? Simon Leys, en prenant à partie Maria Antonietta Macciocchi, pour son livre à la gloire du régime de Mao Tse Toung, qu’il qualifie de stupidité totale et d’escroquerie, accomplit un véritable coup de force au cœur de l’intelligentsia acquise à la révolution culturelle. Elle ne s’en relèvera pas, sauf à se reconvertir très vite, rejoignant le courant des nouveaux philosophes.
Mais il faut bien évoquer l’événement qui marqua le sommet d’Apostrophes : la venue d’Alexandre Soljenitsyne. À dire vrai Bernard Pivot a réalisé quatre entretiens avec l’auteur de L’Archipel du goulag. Le plus marquant fut celui de 1975, que l’ambassade d’Union soviétique à Paris s’était efforcée d’interdire. On a oublié que le grand écrivain avait été expulsé de son pays l’année précédente. La publication de son œuvre majeure a eu déjà un retentissement considérable. Calomnié par la presse communiste et ses alliés progressistes, l’effet n’en est pas moins radical. Notre « courriériste » peut se réjouir de recevoir un tel personnage. C’était, dit-il, comme si, en un autre siècle, il avait reçu Victor Hugo !
On pardonnera à cette chronique d’avoir réduit son analyse à un aspect certes capital du travail de Bernard Pivot. Car c’est tout le spectre de la littérature qu’il aurait fallu évoquer, avec d’autres grands noms, avec une variété de « spectacles » qui vont de l’extrême gravité à la plus franche gaieté. Salut l’artiste, qui a accompli un tel parcours pour notre plus grande satisfaction !
Bernard Pivot, notre courriériste