Oui, le mot de fureur n’est pas excessif. S’il est un homme en fureur, c’est bien Philippe Muray, dont l’humeur vengeresse s’affirme de la façon la plus brutale. La publication des deux derniers tomes de son journal en apporte la démonstration la plus évidente. L’auteur ne prend aucune précaution, il donne libre cours à ses humeurs avec d’autant plus de liberté qu’il a décidé qu’ils ne seraient publiés qu’après sa mort : « Ce qui affaiblit le règlement de compte, en général, c’est la nécessité où l’on est, si on filtre à travers un roman par exemple, de le transposer, de le déformer pour le présenter d’une façon qui soit belle littérairement. L’avantage du journal, c’est qu’il permet de faire l’économie de ces politesses. Il permet aussi de répondre au coup par coup, sur les détails les plus menus, qui seront oubliés le lendemain parce qu’on est généreux, parce qu’au fond on s’en fout. »
Ainsi, le jour même, sans apprêt et sans précaution, le diariste peut se déchaîner, en alignant notamment un nombre incroyable d’insultes à l’égard des personnes qu’il a rencontrées dans la journée ou dont il a lu la prose. Bernanos est bien connu par sa vitupération à l’égard de l’imbécile. Mais sur ce terrain, il est battu à plate couture par un Muray dont la verve surpasse haut la main le génie des invectives du capitaine Haddock. Mais, pourquoi tant de haine ? « La société est devenue une mégère si répugnante, une poufiasse si épouvantable qu’on ne peut qu’avoir envie de la cocufier, tout le temps, dans toutes les occasions. » Face à pareille virulence, on est en droit de se poser la question très actuelle de l’esprit de vengeance, dont l’ami Pierre-André Taguieff rappelait que, selon Nietzsche, il constituait l’expression de la pire des maladies : « La contrariété, la susceptibilité maladive, l’impuissance à se venger, l’envie, la soif de vengeance… délivrer l’âme de cela, premier pas vers la guérison. »
Mais Muray est prêt à relever le défi : « Seuls le dégoût et la répulsion tiennent mon cerveau et mes mains en activité. C’est dans l’outrage que Bloy, Bernanos ou Céline ont trouvé leur style. Avec eux, par eux, l’outrage est devenu une question littéraire. La dernière peut-être. Et moi aussi, au milieu de ma vie, j’ai retrouvé le mouvement qui me hantait depuis si longtemps, mais que je repoussais. C’est là que, contre la neutralisation communicationnelle, contre l’hypnose de la mélodie infinie des ondes, contre l’extase sous-marine de la fraternité, contre la félicité anubienne de la solidarité, j’ai découvert la possibilité de faire apparaître, via l’outrage, quelque chose comme un relief signalant une singularité. La littérature comme forme ultime de l’acting-out ? Oui. Contre l’ennemi absolu : l’“universel”, l’abstrait universel issu des Lumières dans le fourgon duquel passe si facilement la camelote de la morale, de la vertu, du poetically correct, etc. (toutes formes intellectuelles de la télésurveillance inséparables de la réorganisation matriarcale du monde dans l’après fin de l’Histoire). »
Il conviendrait de faire l’exégèse complète d’une telle déclaration, mais elle ne se comprend qu’à l’aide de l’œuvre entière de l’écrivain dans tous ses développements. Et l’on s’aperçoit alors que la vindicte murayenne s’adresse à ce qu’il y a de plus délétère dans la culture déconstructionniste d’aujourd’hui, dans la haine wokiste pour la dissolution de notre héritage. La fureur Muray n’a rien de nihiliste, elle est protestation véhémente à l’encontre de la maladie infernale qui nous ronge. Oh certes, l’écrivain n’a rien d’un saint de vitrail. Dans sa volonté de décrire la réalité à vif, il se met lui-même à nu, au point d’étaler ses faiblesses et ses étranges phobies. Ne serait-ce que sa phobie de la procréation, et de façon générale sa misanthropie débordante. Le journal ne s’attaque pas seulement aux grandes causes littéraires, il rend compte des menues misères et rivalités du monde de l’édition. Et les règlements de compte personnels, notamment à l’égard de Philippe Sollers qui fut son éditeur et son soutien enthousiaste (j’en ai été témoin) ont souvent un goût amer.
Mais, au bout du compte, on est obligé de reconnaître que cette colère immense malgré ses à-côtés déplaisants, est la condition impérative d’une lucidité supérieure. Je ne puis m’empêcher de la comparer à l’esprit « ouverture au monde », qui fut si prisée à l’époque d’un christianisme postconciliaire. Le parti-pris de voir toute chose en rose et l’histoire en continuelle avance vers le progrès n’était pas indemne de toutes les illusions. D’ailleurs, son optimisme progressiste fut rapidement mis à mal. En revanche, le parti pris contraire de Muray, qui l’amène à insulter sans vergogne son époque permet de comprendre dans quelles impasses notre modernité se fourvoie. Bien sûr, il peut y avoir quelques dangers à contempler de haut ses contemporains, avec la tentation de se réfugier loin de cette chienlit insupportable. Mais l’écrivain n’a rien d’un politique ou d’un décideur. Ce qui le distingue, c’est sa situation décalée qui lui permet de comprendre ce que les gens engagés ne voient pas ou distinguent fort mal. À tous d’en tirer les leçons nécessaires.
Mais il y a tout de même lieu de réfléchir à la pertinence d’un écrivain pour juger l’époque que l’on vit. Le point de vue littéraire est-il vraiment apte à nous faire saisir l’histoire qui se fait ou se défait ? N’avons-nous pas pour cela des sociologues ? Tous ne sont pas exécrables. Il y a aussi les historiens qui se sont mis, depuis un certain temps, à analyser l’actualité avec tous les instruments variés acquis pas l’école des Annales. En quoi la littérature pourrait-elle les concurrencer ou même leur damer le pion ? La question n’est pas si incongrue.
La preuve en est que Guillaume Cuchet, spécialiste du XIXe siècle a produit, il y a quelques années, une étude substantielle sur le livre de référence de Muray, Le XIXe siècle à travers les âges (1), nullement indifférent à l’éclairage que peut apporter « une autre histoire, généralement de type culturelle ou religieuse, censée l’exprimer en profondeur », il montre comment ses collègues ont réagi au livre. Certains enthousiastes, d’autres frôlant la crise d’apoplexie. Lui-même entend pousser plus loin l’analyse, non sans quelques objections critiques. Au total, c’est le sentiment d’une confrontation bienvenue qui prévaut. Provocateur, Muray a le mérite de bousculer les conformismes. Sa fureur ne peut être réduite à un tempérament atrabilaire. À l’instar d’un Léon Bloy, qui comptait parmi ses auteurs de chevet, son regard impitoyable continue de nous troubler et de nous éveiller. Il aura, au moins, contribué à montrer que notre tradition littéraire pouvait produire des rejetons dignes d’elle.
(1). Guillaume Cuchet, « L’histoire au noir de Philippe Muray. Le XIXe siècle à travers les âges entre littérature et histoire », Romantisme, n° 173, Armand Colin, 2016.
Philippe Muray, Ultima necat. Journal intime, tomes V et VI, Les Belles Lettres, 2024.
La fureur Muray