Accueil > Le bimensuel Royaliste > Nos articles récents > La chronique de Gérard Leclerc > 2024 > Simone Weil, notre Antigone !

Royaliste n°1282 du 10 juillet 2024

Simone Weil, notre Antigone !

par Gérard Leclerc

mercredi 10 juillet 2024

Gratitude aux organisateurs du baccalauréat de cette année, pour leurs sujets en philosophie ! Et singulièrement pour le texte de Simone Weil sur la condition ouvrière. Le simple rappel du nom de celle qu’Albert Camus considérait comme « le seul grand esprit de notre temps » m’a apporté une étincelle de réconfort dans un moment plutôt morose. Il aurait pu être gâté par la méprise de nombre de candidats qui avaient confondu la philosophe avec l’ancienne ministre Simone Veil. Qu’importe, puisque ce nom a brusquement jailli dans l’actualité, telle une invitation à sortir de notre médiocrité, pour retrouver une œuvre de référence. C’est du moins mon souhait.

Le texte proposé au commentaire de nos lycéens constituait déjà un premier repère sur une personnalité et son engagement. Mais la gauche actuelle n’étant plus vraiment la gauche d’autrefois, il est sans doute difficile d’imaginer que, dans l’entre-deux guerres, une agrégée de philosophie ait voulu vivre pleinement la condition ouvrière, au-delà des écrits de Marx et des classiques du socialisme. Son exemple était peut-être contagieux au beau moment du gauchisme maoïste, lorsqu’un Robert Linhardt s’engageait chez Citroën comme ouvrier spécialisé et rapportait son expérience dans un livre mémorable, L’établi. Ce fut aussi le cas de Daniel Rondeau en Lorraine. Mais Simone Weil n’avait pas la solide constitution de ses successeurs. Sa santé précaire fit de son expérience une épreuve, dont elle tirera la leçon : « Le fait capital n’est pas la souffrance, mais l’humiliation. Le sentiment de la dignité personnelle tel qu’il a été fabriqué par la société est brisé. Il faut s’en forger un autre. »

Précisément, notre philosophe avait une autre idée de cette dignité, et elle n’aurait pas acquiescé à ce qu’il y avait de plus dur chez nos gauchistes dans leur requête d’une théorie antihumaniste, inspirée d’Althusser. Ce qui a frappé tous les témoins, dès les années de la rue d’Ulm, c’est le caractère absolu d’un humanisme incandescent, qui s’apparentait à une mystique religieuse. Tel est le cas du petit camarade Raymond Aron, un peu agacé de l’extrémisme de Simone, mais découvrant la source d’un tel dévouement. Il l’avait rencontrée un beau jour d’été au jardin du Luxembourg en larmes : « Il y a une grève à Shanghai et la troupe a tiré sur les ouvriers. » Aron confie alors à son épouse que « Simone devait aspirer à la sainteté : prendre sur soi toutes les souffrances du monde n’a de sens que pour un croyant ou mieux, plus précisément, pour un chrétien. »

Mais il faudra un certain temps pour que se révèle pleinement ce ressort mystique et évangélique, avec toute la quête métaphysique qu’elle suppose. Notre militante aura parcouru tout le chemin des luttes de son camp, avant qu’elle n’apparaisse au-dessus des positions proprement partisanes, sans jamais transiger sur ses convictions profondes. Celle qui oblige ses parents, un peu ahuris, à accueillir chez eux Trotski, proscrit, n’appartient pas à l’arrière-garde. Son premier mot : « Camarade ! Explique moi Kronstadt ! » Elle ne pardonnait pas ce massacre des marins qui avaient pourtant rejoint, parmi les premiers, la révolution d’Octobre. Réponse de Trotski : « Si c’était à refaire, je le referai ! »

Quand la guerre d’Espagne met aux prises Républicains et nationalistes, il est impossible à Simone de rester « à l’arrière ». Mais la brève expérience des combats l’a vite persuadée qu’il s’agissait de bien autre chose « qu’une guerre de paysans affamés contre des propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires ». C’est à Bernanos qu’elle confiera sa profonde désillusion, qui se rapporte à celle de l’auteur des Grands cimetières sous la lune. La réalité est atroce, d’un côté comme de l’autre : « Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison que mes camardes des milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais. »

Toute l’admiration que l’on peut porter à l’égard d’un esprit supérieur, d’une âme d’élite, que Pierre Boutang avait désignée, après la guerre, comme « une Antigone juive », n’empêche pas de formuler quelques désaccords, qui ne sont pas mineurs. Et notamment à propos de cette judéité qu’elle ne se reconnaîtra jamais, préférant la sagesse d’Athènes à l’enseignement de l’Ancien Testament. Elle ne le lut d’ailleurs que tardivement, ses parents l’ayant laissée dans l’ignorance de la culture judaïque. Elle découvrit alors les prophètes, non sans admiration mais sans jamais adhérer à l’ensemble de la tradition mosaïque. Ce qui l’explique en partie, c’est la difficulté d’insertion de cette tradition dans la France postrévolutionnaire.

L’autre différend que l’on peut avoir avec elle tient à son pacifisme obstiné, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Elle était persuadée qu’on avait voulu humilier l’ennemi vaincu au moment du Traité de Versailles. Elle se situera alors parmi les partisans de la paix à tout prix, avec le risque d’ignorer la nature du national-socialisme et la terrible menace qui pèse sur l’Europe et le monde entier. Elle devra reconnaître plus tard son erreur, en discernant chez ses anciens amis un évident penchant à la trahison.

Il conviendrait de s’attarder sur le dernier message de Simone Weil, alors qu’elle a gagné l’Angleterre au milieu de la guerre et entend participer à une réflexion commune, en vue de la Libération. C’est notamment à l’instigation d’André Philip et de son comité d’étude créé à cette fin. Mais la philosophe met beaucoup plus haut la barre, se lançant dans la rédaction d’un texte fleuve, au demeurant inachevé, intitulé L’enracinement. Le mot d’enracinement renvoie à tout l’héritage de l’humanité sans lequel il n’y a pas de civilisation. C’est dire toute l’ambition de ce qui part d’une profession de foi et entend « éveiller le génie de la beauté, de la vérité », auquel sont associés héroïsme et sainteté.

La lecture de ce véritable traité de sagesse politique laisse aujourd’hui songeur. J’en veux pour exemple l’insistance actuelle sur la notion de laïcité. Tandis que l’on retient l’idée qu’un espace neutre, indemne de toute affirmation religieuse, est la condition nécessaire de la paix civile, Simone Weil est d’un avis absolument contraire : « Il faudrait inclure dans l’enseignement de tous les degrés, pour les enfants déjà un peu grands, des cours qu’on ne pourrait étiqueter, par exemple d’histoire religieuse. On ferait lire aux enfants des passages de l’Écriture et par-dessus tout l’Évangile. On commenterait dans l’esprit même du texte, comme il faut toujours le faire. » On pourra se récrier, mais lorsque notre Régis Debray proposera un enseignement du fait religieux à l’école, ne retrouvera-t-il pas quelque peu le sens de l’enracinement de notre Antigone ? Celle qui, héroïquement, offrit sa vie à l’âge de 44 ans dans l’espoir d’une vraie renaissance.

On pourra se reporter au volume des Œuvres de Simone Weil, publié dans la collection Quarto de Gallimard sous la direction de Florence de Lussy.