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Royaliste n°  1233

La fécondité hors french theory

par Gérard Leclerc

lundi 25 avril 2022

► Blandine Kriegel, « L’École française n’est pas la french theory », Placards et libelles, Le Cerf.

On sait l’étonnante fortune de ce concept de french theory qui continue de marquer le monde universitaire américain. Elle a inspiré tout un militantisme au service des causes post-soixante-huitardes. Ainsi, une Judith Butler, qui a beaucoup contribué à la théorie du gender, est largement tributaire des intellectuels français des années soixante, soixante-dix, mais elle les a aussi largement dépassés en imposant de nouvelles problématiques. Il existe peut-être un point de repère pour mettre au clair les circonstances dans lesquelles s’est produite la rencontre des Français et des Américains, prélude à cet essor idéologique dont nous subissons les effets, souvent pour le pire. En 1981, René Girard, qui enseigne alors à l’université de Stanford en Californie, prend l’initiative d’un colloque où il invite ses collègues français, ce qui est l’occasion pour eux d’exposer leurs travaux à un auditoire très intéressé. L’ami Jean-Claude Guillebaud, qui est venu à l’aide de l’auteur de La Violence et le sacré, pour accueillir tout ce beau monde, se souvient de la présence au moins de Jacques Derrida et de Michel Serres. Il semble que Foucault, Deleuze et Bourdieu étaient absents du rendez-vous. Il n’empêche que ce fut le début de la formation de la french theory en Amérique.

Faut-il préciser que René Girard échappe complètement à ce courant, qu’il a favorisé à son corps défendant ? Beaucoup de ses représentants lui ont d’ailleurs voué leur hostilité pendant longtemps. Et il est très loin de constituer la seule exception à cette opposition. Par ailleurs, la pensée française a pu se déployer largement sur d’autres champs d’investigation. Il en va ainsi des disciplines qui se sont tournées vers la philosophie politique, l’histoire de la constitution de l’État moderne, les conséquences de la théorisation tocquevillienne de la démocratie. Mais le poids militant de ce qui participe à la «  déconstruction  » fausse les perspectives, au point qu’une Blandine Kriegel est en droit de protester : «  L’école française n’est pas la french theory.  » On peut lire sa protestation argumentée sous une forme éditoriale inédite. En effet, les éditions du Cerf proposent un «  quinzomadaire de la vie intellectuelle  », intitulé Placards et libelles. Il s’agit «  d’une grande feuille, pliée en quatre, à déplier à deux mains, à lire, à poster, à partager  ». L’éditeur évoque les précédents d’une tradition qu’il entend prolonger en proposant «  un débat crucial, une parole originale, incisive et décisive, un penseur, un écrivain, un savant éclairant autrement l’actualité  ».

La brièveté de l’intervention n’exclut ni la pertinence, ni la profondeur. On peut faire confiance à Blandine Kriegel, dans une contribution qui équivaut à un article de revue, pour poser les termes de la question. Non, il n’est pas vrai, comme le prétend tel auteur anglais dans une revue de Cambridge, que la conception de l’État de droit qu’elle développe tout au long de sa vie intellectuelle, se rapporte pour l’essentiel à Michel Foucault. Ce qui peut créer la confusion, c’est le fait que Blandine Kriegel a été choisie par Foucault comme son assistante au Collège de France. Cela ne veut pas dire que ses propres recherches se situeraient dans le sillage de celles du maître, auquel elle voue par ailleurs une grande admiration. N’a-t-elle pas brossé un beau portrait de celui qu’elle considère comme le «  scholar  » par excellence. Mais, entre l’œuvre de Foucault et la sienne, il y a opposition en ce qui concerne la souveraineté de l’État : «  Pour Foucault, qui connaissait parfaitement l’École historique allemande du droit, la souveraineté est un concept juridique issu du droit impérial et de la société féodale ; sa définition principale repose sur l’imperium, conçu comme puissance et droit de vie et de mort. De mon côté, je souligne que c’est précisément cette conception impériale et féodale que les juristes français du XVIe siècle ont combattue. En transposant à l’intérieur, pour mettre fin aux guerres privées, la puissance de l’imperator, qui n’existait à Rome qu’à l’extérieur de la cité de droit, ils vont également la faire muter.  »

En résumant ainsi un travail de recherche considérable, Blandine Kriegel dévoile l’importance d’une conception de l’État de droit qui s’est élaborée chez nous depuis les guerres de religion et qui se réfère non au droit romain, comme le croyait Foucault, mais aux Écritures «  avec une orientation théologico-politique  ». Encore une fois, cela n’enlève rien au mérite de l’auteur de Surveiller et punir. Cela définit une autre direction qui se révèle d’autant plus féconde qu’elle contribue à mieux comprendre la nature de l’État moderne. Blandine Kriegel n’est pas l’enfant de Mai 68. Au contraire, elle s’est définie contre une certaine doxa qui dominait l’université, où la société était opposée à l’État, qui n’était conçu que sous son aspect despotique. Or ses recherches historiques lui donnaient une perspective différente : «  Travaillant sur la formation des institutions de recherches historiques des XVIIe et XVIIIe siècles, ces institutions qu’Ernest Renan et Gabriel Monod avait appelées les “ateliers de l’histoire”, j’ai la surprise de constater qu’elles avaient été mises en place par les ministres de la monarchie : Richelieu, Colbert, Bertin. S’agissait-il de discipliner les historiens et de les assujettir comme on l’aurait cru ? Pas le moins du monde, mais essentiellement de les envoyer constituer des fonds archivistiques dans les ministères et de les faire voyager à l’étranger afin qu’ils répondent aux besoins d’actes juridiques et de diplômes, de constituer des dépôts d’actes, bref de rassembler un ensemble de titres, dans le cadre d’un État qui, certes, continuerait de faire la guerre (et comment !) mais qui traitait désormais de plus en plus d’affaires intérieures par le droit.  »

Cette citation pourrait suggérer qu’avec son auteur, nous sommes loin des procédés de la déconstruction de la french theory. Par ailleurs, la pensée politique française ne s’est pas arrêtée dans les années où Michel Foucault et les principales figures de la pensée critique exerçaient leur influence. Blandine Kriegel ne se considère nullement comme une universitaire isolée. Elle termine son «  placard  » en rendant hommage à la multitude de ses collègues, hommes ou femmes, qui ont participé au développement contemporain de la recherche sur l’État de droit, la res publica selon Bodin. La trentaine de personnes évoquées témoignent de la diversité des parcours et de leur complémentarité.

Le titre choisi aurait pu donner l’impression que l’on avait affaire à une charge polémique contre les courants qui exercent aujourd’hui leurs ravages en multipliant les interdits et les proscriptions. Notre historienne des idées n’est sûrement pas indifférente à ce qu’elle appelle les tintamarres des extrémismes. Mais il était sans doute infiniment préférable qu’elle rappelât pour les uns toutes ses décennies d’exploration, et en initiant les nouvelles générations aux arcanes de sa discipline. La meilleure riposte à la culture woke c’est encore de donner le goût de la vraie culture, de ses sources, de ses prolongements pour répondre aux requêtes actuelles. ■