Accueil > Royaliste > Nos articles récents > La chronique de Gérard Leclerc > 2022 > La religion woke

Royaliste n°  1241

La religion woke

par Gérard Leclerc

lundi 10 octobre 2022

► Jean-François Braunstein, « La Religion woke », Grasset, 2022.

Plusieurs fois dans cette chronique, il m’est arrivé de parler du wokisme. Comment échapper, en effet, à un phénomène de plus en plus envahissant, alors même qu’il devrait provoquer surprise, souvent ahurissement et même colère ? Comment quelque chose d’aussi irrationnel peut-il s’être emparé de notre monde, et en premier lieu des universités qui devraient être autant de temples de la Raison ? L’affaire est donc sérieuse, et il convient de l’analyser avec le maximum d’acuité pour en saisir la généalogie, les motifs, l’étendue. À cette fin, Jean-François Braunstein était doué de toutes les capacités nécessaires. On lui doit un premier essai, paru en 2018, La philosophie devenue folle (1), où il avait longuement rendu compte de son enquête à travers la littérature américaine, qui montrait qu’à partir du genre, de l’animal et de la mort, un véritable bouleversement métaphysique et moral s’était produit. Celui-ci remettait en cause les fondements de l’humanisme du monde occidental.

À l’évidence, apparaissait que, selon l’expression de Douglas Murray, l’excellent essayiste britannique, lui aussi spécialiste du sujet, l’enjeu n’est rien moins que de mettre en œuvre une arme de destruction massive, propre à s’attaquer aux aspects les plus divers de la civilisation : éducation, santé, sciences, arts. C’est tout notre héritage classique et judéo-chrétien qui se serait révélé foncièrement mauvais et qu’il conviendrait donc d’abattre par tous les moyens (2).

L’essai de Jean-François Braunstein offre l’intérêt de donner une idée panoramique du wokisme, en partant de ses origines. Le mot même de woke est emprunté à la culture populaire noire américaine. Il renvoie à la notion d’éveil, familière à une tradition protestante dont l’existence n’a cessé d’être rythmée par autant de réveils religieux. Il est d’ailleurs remarquable que l’expansion militante wokiste corresponde à un effondrement de ce courant caractéristique des États-Unis. Celui marqué par l’identité wasp (blanc, anglo-saxon, protestant). Et pour le coup, c’est la couleur noire qui se substitue à la blanche. L’appropriation du terme woke par les Blancs est foncièrement illégitime, parce qu’elle est une expérience noire perceptible uniquement par ceux qui vivent du passé esclavagiste de leur communauté. Il faut ajouter aussitôt que cette particularité n’empêche pas une vision globale du monde «  où toutes les injustices pourront être repérées et combattues.  » Jean-François Braunstein peut ainsi souligner la différence qu’il y a entre cette démarche et celle de la French theory, dont on prétend souvent qu’elle l’aurait préparée et rendue possible. Mais la «  déconstruction  » n’explique pas tout, elle se situe dans un ordre critique éloigné de toute militance. Certains concepts de Michel Foucault ont pu servir de boîte à outils, selon sa propre expression, mais un abîme intellectuel sépare les deux courants. D’un côté, il s’agissait de déconstruire toutes les identités ; de l’autre, il s’agit de les affirmer avec la plus grande énergie, à l’enseigne du subjectivisme racial. Par ailleurs, aucune ironie du côté de nos religionnaires : «  L’esprit de sérieux et l’absence de remise en cause de soi-même caractérisent la pensée woke. Le manque total d’humour est sans doute le caractère le plus distinctif de cette pensée, et aussi le plus glaçant : c’est là que l’on perçoit le mieux leur caractère totalitaire.  »

Intolérance totale : tout universitaire réputé en désaccord sera privé de parole et persécuté. On peut aussi observer des rites étranges, comme celui de l’agenouillement auquel s’est prêté Jean-Luc Mélenchon, pour être reconnu coupable de fautes immémorielles. Aux rites s’ajoutent des textes sacrés plus ou moins ésotériques rédigés par des universitaires… qui peuvent être français : on relève ainsi pour la France les noms d’Éric Fassin, d’Elsa Dorlinn, de Houria Bouteldja, ou de Pap Ndiaye, notre nouveau ministre de l’Éducation nationale. Ce dernier se défend d’appartenir à l’aile la plus extrémiste de la revendication noire. Il n’empêche qu’il vient, lors d’une visite aux États-Unis, de mettre en cause notre pays pour «  la difficulté d’y aborder les questions ethno-raciales  » et que son essai sur La condition noire (coll. Folio actuel) lui permet de se présenter comme l’initiateur des black studies à la française.

Je ne puis ici que mentionner les trois principales thématiques de la pensée woke. Jean-François Braunsten les expose en trois chapitres substantiels. La première se rattache à la théorie du gender, qui nous est devenue familière à cause de l’influence qu’a obtenue chez nous une Judith Butler, théorie largement intégrée par l’intelligentsia et dont un journal comme Le Monde s’obstine à nier la dimension idéologique, sous prétexte qu’il s’agirait d’un pur instrument opérationnel des sciences humaines. Mais la gravité de l’idée d’un genre séparé du corps est patente, entraînant de véritables folies pour effacer l’identité sexuée.

Nous avons déjà signalé l’importance de la race. Et cela au nom de l’antiracisme : «  Les nouveaux antiracistes-racistes soutiennent que les races existent, qu’il est essentiel d’en tenir compte pour comprendre le monde social et que pour comprendre le racisme, il convient de ne pas traiter de la même manière tous les humains.  » Qu’importe que la race ne soit plus une réalité biologique, c’est une réalité sociale qui façonne tous les aspects de l’existence. Et il est entendu que «  tous les Blancs sont racistes  », qu’ils le veuillent ou non. Il faut noter, à ce propos, l’omniprésence du mot systémique, non seulement en sociologie, qui établit une causalité obligatoire dans les relations humaines. Fort heureusement, on assiste, du côté d’intellectuels noirs, à de fortes réactions à cette dérive, ne serait-ce qu’en vertu de l’effet boomerang d’un tel délire.

Le troisième exposé de Braunstein concerne la thématique épistémologique, car dans la logique woke le point de vue scientifique vole en éclats. Toutes les sciences sont suspectes de présupposés discriminatoires. Ainsi, la biologie serait une fausse science «  parce que de part en part politique, qualifiée de “patriarcale”, de “viriliste”, ou pour faire bonne mesure de “colonialiste”  ». Une position prétendue rationnelle cache l’oppression et la domination, qui profitent toujours aux Blancs. De là une profusion d’épistémologies, sous prétexte que toute science serait toujours construite à partir d’un point de vue, «  en l’occurrence, pour l’instant, celui des hommes blancs qui constituent l’essentiel des scientifiques  ». La vérité n’existe pas, elle est toujours située à l’intérieur d’un état social.

Sans doute peut-on se frotter la tête en se demandant comment une telle somme d’inepties a pu s’imposer au sein des universités. Mais les conséquences du phénomène sont patentes, notamment avec l’épidémie des adolescents et des adolescentes en demande de changement de genre. Il est vrai que des formes de résistances apparaissent, notamment aux États-Unis, avec des parents en colère contre l’endoctrinement de leurs enfants. Mais le mal est profond et il exige en réponse, un éveil résolu des consciences. ■

(1). Voir Royaliste n° 1151 du 24 septembre au 7 octobre.

(2). Douglas Murray, Abattre l’Occident, L’Artilleur.