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Royaliste n°1272 du 14 février 2021

Le lieu vide de Claude Lefort

par Gérard Leclerc

mercredi 14 février 2024

Le centenaire de la naissance de Claude Lefort (1924-2010) donnera-t-il lieu à un retour à l’un des penseurs les plus caractéristiques des convulsions intellectuelles du XXe  siècle ? Il est vrai qu’on ne se souvient pas spontanément du titre d’un de ses livres, contrairement à René Girard, son exact contemporain, avec La Violence et le Sacré. Dans ses Mémoires, Raymond Aron, pourtant très attentif au débat de ses collègues, n’accorde à Lefort que deux brèves allusions, d’ailleurs péjoratives. D’un côté, il lui reproche d’avoir été hypnotisé par les rapports du Parti communiste et de la classe ouvrière, au point de s’enfermer dans une véritable scolastique inféconde. De l’autre, il signale que, selon la rumeur, le même se signala à Caen, en 68, comme «  un enragé  ». Jean-Pierre Le Goff, témoin et acteur direct dans cette ville, ne dément nullement cette rumeur. Il insiste néanmoins sur le rôle d’éveilleur de premier ordre de celui qui l’influença alors directement avec ses amis Paul Yonnet et Marcel Gauchet.

Impossible donc de démentir l’auteur de L’Opium des intellectuels lorsqu’il dénonce dans le moment 68 l’attitude de ces enseignants qui sortirent d’eux-mêmes «  comme si, d’un coup, en un carnaval organisé, chacun rejetait son programme social, sa défroque conventionnelle, se libérait pour un temps de ses obligations, des règles de son métier, laissait libre cours aux rêves que chacun de nous enfouit au fond de lui-même.  » Lefort fut de ceux qui sortirent du cadre de leur métier professoral, avec un étonnant talent de tribun propre à enflammer son auditoire étudiant. Jean-Pierre Le Goff se souvient de la différence de ton entre la flamme de l’orateur et la rhétorique posée de celui qui analysa les ressorts du totalitarisme moderne. Mais il est vrai aussi que les éclats de 68 correspondaient au rêve poursuivi par le militant d’une révolution émancipée de la bureaucratie stalinienne.

Pour saisir la nature de ce rêve, il faut revenir à l’aventure de cette petite revue notoire Socialisme ou barbarie, dont Claude Lefort fut avec Cornelius Castoriadis un des principaux animateurs. Quelques dizaines d’abonnés ne forment pas une force comparable aux masses du Parti communiste et même au lectorat des grandes revues comme Les Temps modernes de Sartre, mais l’essor intellectuel peut dépasser l’obstacle du nombre, comme le montre l’exemple du situationnisme avec la thématique de «  la société du spectacle  ». À l’encontre du stalinisme, Socialisme ou barbarie expose son projet : «  Les travailleurs ne seront libérés de l’oppression et de l’exploitation que lorsque leurs luttes aboutiront à instaurer une société véritablement socialiste, où les conseils de travailleurs auront tout le pouvoir, où la production et l’économie seront soumises à la gestion ouvrière. La seule voie conduisant à une société socialiste, c’est l’action autonome et consciente des masses travailleuses, non pas le coup d’État d’un parti bureaucratique et militarisé qui instaure sa propre dictature.  » On comprend que le mot d’ordre autogestionnaire, dans le climat de Mai, ait enflammé l’imagination contestataire. Cependant, l’aventure s’était arrêtée en 1965 et l’équipe s’était dissociée. Cornelius Castoriadis restera toujours fidèle à son modèle des conseils. Claude Lefort approfondira la critique du totalitarisme soviétique qu’il avait largement amorcée, relancée notamment par le phénomène Soljenitsyne. Mais il rejoint aussi, à sa façon, la tradition libérale tocquevillienne, en revenant aux fondements de la démocratie.

Il faut préciser qu’en dépit d’une solide imprégnation marxiste, l’intellectuel s’est référé très vite à d’autres sources d’inspiration, notamment celle de Merleau-Ponty, ne craignant pas de recourir à la phénoménologie. Il n’est donc pas complètement captif d’une grille d’interprétation des problèmes sociopolitiques. Lorsqu’il aborde le totalitarisme sous le biais de ce que Marcel Mauss appelait «  un fait social total  », il va au-delà de l’explication par l’idéologie et l’illusion dont elle est porteuse. Ce qui le retient dans le fait social totalitaire, c’est la réduction à l’Un où tout s’assimile dans le corps social sous la figure d’un chef ou du parti. D’où, à l’inverse, la définition de la démocratie comme «  lieu vide  », expression saisissante qu’il a laissée à la postérité.

Le lieu vide s’oppose à la réduction à l’Un, pour favoriser l’altérité pluraliste et donc les libertés, l’autonomie de la société civile, et jusqu’à l’émancipation des fixations dogmatiques. L’instabilité est donc inhérente à la démocratie. Elle n’abolit pas les antagonismes inhérents à toute société mais cherche à les réguler, en leur laissant la chance de déboucher sur des avancées précieuses. J’avoue que cette expression de «  lieu vide  » depuis qu’elle a été lancée, n’a cessé de m’interroger, voire de me troubler, car elle ouvre autant de questions qu’elle apporte de réponses. Mais c’est sans doute son principal mérite.

Je vois bien l’avantage de cette indétermination fondamentale qui exclut l’embrigadement, en mettant en évidence l’intérêt de l’alternance au pouvoir, l’impossibilité d’une faction de s’emparer de l’opinion publique. On peut même opérer un rapprochement avec la crainte de George Orwell que ne se recrée, au-delà du stalinisme, une police de la pensée. On pourrait même parler du rejet résolu du «  gros animal  » de Platon, si le philosophe ne désignait justement la démocratie populaire comme renoncement à la pensée et adhésion à la doxa. Précisément, cette provocation permet peut-être d’envisager, si j’ose dire, ce qui s’anime dans ce lieu vide, cette plasticité ouverte à l’invention démocratique. Car l’indétermination ne signifie pas nécessairement la richesse de la pensée et l’essor de la participation populaire.

De ce point de vue, on serait tenté d’opposer à Claude Lefort son ancien compagnon de route, Cornelius Castoriadis, avec son obsession finale de «  la montée de l’insignifiance  ». Ce que l’irréductible militant craignait, c’était que dans nos sociétés libérales la liberté ne devienne pure figure du vide. Une façon de considérer le vide du petit camarade avec quelque ironie ? J’en retiens en tout cas l’idée que la liberté doit contribuer à l’enrichissement de la pensée et des échanges sociaux et cela ne va pas sans un certain sens des traditions et un enracinement dans l’histoire.

N’est-ce pas le vertige de notre démocratie actuelle de sombrer dans le dénigrement de soi, ce qu’on appelle wokisme et cancel culture ? Il ne suffit donc pas d’instaurer l’indétermination favorable à la liberté et hostile au totalitarisme. Il s’agit encore de réfléchir sérieusement au contenu qui va peupler ce vide sans l’obturer. Qu’est-ce qui subsistera de la plasticité démocratique, s’il n’en émerge pas ce qu’on appelle une civilisation qui est le contraire même de l’insignifiance ?

Parmi les livres de Claude Lefort, on peut signaler : Un homme en trop, essai sur l’archipel du Goulag (1975). L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire (1981).