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Royaliste n°  1227

Molière, le roi et Tartuffe

par Gérard Leclerc

lundi 14 février 2022

Après La Fontaine, Molière. Les anniversaires se succèdent comme autant d’invitations à nous reconnaître dans tout ce qui a tissé notre identité. Voilà certes un mot piégeux, qui risque d’attirer doutes et sarcasmes. Mais la simple référence à l’auteur du Misanthrope devrait nous instruire du caractère mobile et réfléchi d’une identité en puissance et en actes. Molière est certes l’interprète qui nous a livré la langue française d’aujourd’hui, dont on a pu dire qu’elle était sa langue même. Mais quelle force impérieuse nous a-t-il ainsi léguée ! Ainsi que l’écrit Francis Huster dans son Dictionnaire amoureux de Molière, ce qu’il a inventé n’existait pas avant lui, «  une langue insolente, indomptable, inattendue langue dramatique qui, même quatre siècles après, même pratiquée par des milliers d’interprètes, dirigée par des centaines de metteurs en scène, n’a pas pris une ride et ne cessera jamais de se réinventer, de se redécouvrir, de s’imposer, de surprendre et de fasciner.  »

Pourrait-on traiter d’un Molière politique, comme Pierre Boutang a traité d’un La Fontaine politique ? Sans doute, mais à condition de s’interroger sur sa complicité avec le grand roi qui fit tant pour sa carrière. Non qu’il fût, à proprement parler, un courtisan, car nul n’a parlé avec autant de sagacité des travers de la Cour, dont d’ailleurs il renseignait Louis XIV. Dans son rôle de comédien et d’écrivain, il avait aidé le jeune roi, comme l’indique Christophe Barbier «  à juguler les corps sociaux rétifs, courtisans, corporations ou ordres religieux, il lui aura permis de distraire le peuple, mais surtout de l’unifier (…) parce qu’il a réuni toute la nation autour de ses personnages, de ses combats et de ses scènes les plus célèbres  ». Cette mission, il l’accomplit, non pas selon un dessein qu’il aurait mûri, mais plutôt en raison de la conjoncture où il se trouve engagé. Il ne faut pas oublier que ce qu’on appelle la monarchie absolue se construit après le désastre de la Fronde, et que dans l’immense labeur, l’auteur conspire à associer la société à la volonté du pouvoir. Et la fameuse querelle de Tartuffe ne fera que mieux sceller une alliance où les calculs tactiques rejoignent les enjeux politiques.

Pourtant cette complicité royale n’empêche pas que Molière soit aussi, et peut-être avant tout, non sans doute un subversif mais un contestataire. Là aussi, on peut suivre Francis Huster : «  Poquelin a combattu pour que l’on puisse, sur une scène de théâtre, porter les sujets les plus inouïs, les plus improbables, les plus discutables, les plus risqués, les plus choquants, les plus redoutables pour le pouvoir en place  ». Mais ce pouvoir n’est pas forcément l’État, il peut être sociétal. En s’attaquant à tous les travers des diverses institutions, que ce soit la famille, la noblesse, la médecine ou encore la religion, n’y aurait-il pas quelque chose de foucaldien dans cette façon de débusquer les jeux de pouvoir dans les aspects les plus divers du spectre social ? Même dans cette hypothèse est-il vraisemblable de considérer ce formidable agitateur comme révolutionnaire, précurseur de toutes les batailles émancipatrices, toutes celles qui ont suivi à l’âge des Lumières et jusqu’à nos néo-féministes ? Tel est l’avis de Christophe Barbier, qu’il tempère toutefois en citant François Mauriac : «  Alceste ne s’en prend qu’aux usages les plus anodins, à ces mensonges dont personne n’est dupe mais qui sont nécessaires à la vie de société.  »

Molière n’est pas Beaumarchais et il n’anticipe pas Simone de Beauvoir. L’ancien tapissier du roi ne saurait contribuer à détruire le milieu et les strates supérieures grâce auxquelles il a pu assurer tous ses succès et sa position dominante dans le contexte culturel qu’est celui de la Cour. Pour s’en persuader, il suffit de recourir aux travaux si originaux de Marc Fumaroli. On ne comprend rien au Grand Siècle et à celui qui suivit, sans cette société de Cour sur laquelle Norbert Elias a aussi concentré toute son attention. De ce point de vue, Molière est conservateur : «  L’aristocratie est améliorable mais indépassable ; amendable, mais immuable. L’ascension sociale est toujours décrite comme une vanité, souvent comme un échec cuisant.  » Sed contra, Christophe Barbier pense tout de même que l’œuvre de Poquelin a préparé les bûchers à partir desquels l’incendie éclatera. On peut objecter que c’est l’évolution naturelle du corps social qui a favorisé la montée de la bourgeoisie. L’ordre ancien, en 1789, avait été déjà passablement bousculé, et François Furet a expliqué qu’à un certain degré, ce sont les reliquats qui deviennent insupportables à ceux qui veulent aller au bout de leur émancipation. Émancipation à relativiser d’ailleurs, puisque d’autres rapports de domination vont surgir avec de nouvelles conditions économiques et le scandale du prolétariat.

Cependant le plaidoyer en faveur d’un Molière subversif s’alimente d’un sérieux terrain de combat, celui de la religion, avec la toute-puissance de l’institution ecclésiastique qui vient s’acharner contre lui au moment du scandale du Tartuffe. Avec la Compagnie du Saint-Sacrement, l’institution a son avant-garde armée redoutable, bien caractérisée par Francis Huster : «  La cabale des dévots va comme une pieuvre être toute la vie de Molière sa pire ennemie. Il ne pourra jamais échapper à ses tentacules de scandales, de procès, de censures et de crimes.  » L’offensive se poursuivra jusqu’au lit de mort du comédien qui refuse d’abjurer sa fierté pour obtenir des obsèques religieuses auxquelles il tient pourtant beaucoup en chrétien indiscutable, mais rebelle. Dans cette affaire, il y a lieu, je crois, de placer les protagonistes dans leur vérité. Il en va des convictions les plus déterminantes. Et Molière n’a pas que la Compagnie du Saint-Sacrement sur le dos. Il a contre lui toutes les grandes figures spirituelles du siècle. Bossuet mais aussi Fénelon et encore Pascal : «  Blaise Pascal a le culot d’affirmer que la comédie est le plus dangereux divertissement du monde. Nicole parie même qu’un poète de théâtre est un empoisonneur du public, non des corps, mais des âmes des fidèles !  »

Dans le même rejet, Molière est associé à Montaigne qui ne participe pas non plus à la vision pascalienne, celle où l’humanité est en quête de la grâce. Ce qui rend Huster furieux : «  N’empêche : plus on admire Pascal, plus on refuse de lui pardonner.  » À mon sens, la lutte n’est pas arbitrable, car il y a deux visions incompatibles. Celle de l’honnêteté prudentielle et celle de la fougue chrétienne. Péguy aurait dit que c’est une affaire de mystique. ■