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Royaliste n°1301 du 21 mai 2025

Euthanasie : le stade ultime du libéralisme culturel ?

La Politique

mercredi 21 mai 2025

Depuis une quinzaine d’années, plusieurs situations, de Chantal Sébire à Charles Biétry, ont bouleversé l’opinion publique. Leurs témoignages poignants ont mis en lumière des situations profondément humaines, marquées par la douleur, la perte d’autonomie, et parfois un sentiment d’abandon. Par-delà l’émotion légitime que suscitent ces récits, il convient de prendre du recul sur les transformations philosophiques et politiques qu’engage le débat sur la fin de vie. “L’aide active à mourir”, souvent présentée comme un progrès, révèle en réalité une mutation profonde de nos sociétés, où le libéralisme culturel achève de dissoudre les repères anthropologiques au profit d’une société du choix absolu, y compris face à la mort.

L’euthanasie et le suicide assisté s’invitent aujourd’hui dans le débat public, en France, sous couvert de compassion et de respect des choix individuels. Pourtant, leur portée déborde largement le cadre médical : c’est toute notre vision de la vie, de la souffrance et de la liberté qui est en jeu, et avec elle, l’idée même de ce qu’une société doit fournir à ses membres en matière de soin, de solidarité et d’accompagnement.

Il s’agit désormais de revendiquer le droit de mourir à sa guise dans les conditions que l’on aura soi-même choisies. Mais derrière cette revendication en apparence progressiste se profile une conception radicalement individualiste de l’existence, où la mort elle-même devient un acte de consommation, un « choix » parmi d’autres dans un marché des possibles, au nom de la souveraineté absolue de l’individu.

Dany-Robert Dufour a bien montré que le néolibéralisme, loin de produire des individus libres, engendre des egos soumis à un divin marché qui détruit le symbolique, le commun, le sens (1) Le progressisme contemporain, qui prétend libérer l’homme de toutes ses limites, finit par le déshumaniser.

Le « droit à la mort » comme aboutissement d’un individualisme radical. - D’après Jean-Marie Brugeron, ancien haut responsable hospitalier et actuel président du Secours catholique de l’Hérault, l’instauration d’un cadre légal pour l’euthanasie ne serait rien d’autre que le prolongement naturel d’un individualisme radical façonné par l’idéologie libérale (2). Une telle dynamique, selon lui, ne fait qu’achever le démantèlement des liens sociaux en érigeant le “droit à la mort” en nouvelle norme sociale, vidée de toute référence à la solidarité collective.

Raymond Debord analyse l’évolution des revendications contemporaines en matière de droits, en particulier celles qui relèvent d’un individualisme hédoniste et narcissique. En effet, il observe que nombre de droits revendiqués aujourd’hui ne sont plus des droits-créances comme le droit à l’éducation, à la santé, au travail — fondés sur la solidarité et la justice sociale, mais des droits particuliers et subjectifs, centrés sur l’expression de soi, la reconnaissance identitaire ou le désir personnel (ex : euthanasie, PMA, GPA, changement de sexe, etc.). Il parle même d’une inflation de revendications aux droits particuliers. Concernant l’aide active à mourir, il illustre cela par le "droit à la mort" : on demande non seulement la liberté de se suicider, mais aussi l’aide de l’État pour y parvenir (via le personnel médical, l’hôpital public). Ainsi, l’aide active à mourir, comme d’autres revendications contemporaines, illustre cette dérive où l’on en vient à demander à la société d’organiser la mort comme un service que l’on pourrait commander, mobilisant pour cela les moyens des services publics eux-mêmes.

Comme l’a démontré Jean-Claude Michéa, le libéralisme économique et le libéralisme culturel, loin d’être opposés, sont complémentaires (3). Lorsque le premier fonde l’économie de marché sur la liberté illimitée de produire et de consommer, le second construit la société autour d’un individu souverain, affranchi de toute limite physique, de toute contrainte morale, et détaché de toute tradition et de tout lien social et communautaire. En cela, la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté constitue le stade ultime du libéralisme culturel. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner la mort, mais de revendiquer le “droit à la mort comme ultime expression de sa volonté individuelle.

L’aide active à mourir : un choix budgétaire ? - Depuis 2005, la loi Leonetti interdit l’acharnement thérapeutique et reconnaît le droit au « laisser mourir », en rendant possible une sédation profonde pour les patients en fin de vie, dans le cadre d’une démarche palliative. Cette loi, révisée en 2016, constituait un équilibre subtil entre refus de l’obstination déraisonnable et accompagnement humain de la souffrance en proposant une prise en charge médicale et éthique pour respecter la dignité du mourant.

Le projet législatif relatif à la fin de vie introduit une possibilité d’une aide active à mourir, strictement encadrée, et destinée aux personnes majeures confrontées à une maladie incurable à un stade avancé, endurant des souffrances considérées comme insupportables, et pleinement aptes à formuler un consentement libre et éclairé. D’un autre côté, l’exécutif affiche son intention de renforcer les dispositifs de soins palliatifs, notamment à travers l’ouverture de nouvelles unités dédiées en diversifiant l’offre territoriale aujourd’hui répartie de manière inégale, dans l’objectif d’offrir un accompagnement plus humain et attentif aux personnes en fin de vie.

Cependant, les soins palliatifs restent sous-dotés et leur accès très inégal, alors qu’ils soulagent efficacement la fin de vie. Et malgré les intentions affichées, les annonces de 40 milliards d’euros d’économies dans les dépenses publiques (4) interrogent sur la sincérité de l’engagement. Car les soins palliatifs sont coûteux, exigeant du personnel qualifié et du temps humain.

Dans ce contexte, l’aide active à mourir apparaît comme une option qui permettrait de rationaliser les dépenses de santé. Elle devient alors une forme de démission collective, un abandon médical et social travesti en droit nouveau. Au lieu de combattre la solitude et la souffrance des personnes en fin de vie, la société pourrait bientôt les encourager subtilement à faire le « choix » de mourir. Une pression sociale implicite pourrait s’exercer sur les personnes âgées ou dépendantes. On peut craindre que survienne une « sélection sociale », où ceux qui coûtent deviendraient ceux qu’il serait rationnel — ou socialement acceptable — de faire disparaître. ■

Nicolas Maxime.

(A suivre)

(1). Dany-Robert Dufour, Le Divin marché : la révolution culturelle libérale, Denoël, 2007.

(2). Jean-Marie Brugeron, « L’euthanasie est le dernier avatar du libéralisme philosophique et économique », La Croix, 8 mai 2024.

(3). Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2007.

(4). "40 milliards d’économies dans le budget 2026 : les pistes sur la table du gouvernement", Public Sénat, 14 avril 2025.