Entre juillet 2020 et juin 2025, plus de 2.200 maires ont, pour de multiples raisons, renoncé à leur écharpe. En mars et juillet 2023, ce sont les domiciles respectifs des maires de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique) et de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) qui étaient incendiées. Le nombre d’agressions d’élus ne cesse d’augmenter : on en comptait par exemple 2.500 pour la seule année 2024. A tous ces faits très inquiétants s’ajoutent bien sûr le mal numérique du siècle, à savoir les incivilités, harcèlements et autres intimidations via les réseaux sociaux qui touchent désormais toutes les communes. Dans une enquête menée en 2023 par le CEVIPOF, les maires interrogés déclaraient à 69 % avoir été victimes d’incivilités (impolitesse, agressivité). Ils étaient 39 % à avoir subi des injures et insultes ou encore, pour 27 % d’entre eux, à avoir été attaqués ou menacés sur les réseaux sociaux et 12 % reconnaissent que leur entourage familial avait subi les mêmes comportements violents. On y notait également que plus la commune est peuplée, plus les élus sont exposés.
Face à la multiplication de ces actes, L’AMF (Association des Maires de France) alerte depuis plusieurs années le pouvoir central sur ce phénomène général de violences multiformes auxquelles font face les maires, quelle que soit la taille de leurs communes. Elle a mis en place en 2019, en lien avec ses 103 associations départementales, un observatoire destiné lutter contre les violences faites aux élus, doté de six objectifs principaux : « Une remontée fiable et précise des agressions dont les élus font l’objet ; une étude de la typologie des agressions ; un suivi des plaintes déposées et des réponses judiciaires apportées ; un suivi de l’accompagnement apporté aux élus touchés ; un suivi du service rendu aux élus par les forces de sécurité intérieure et la Justice ; l’élaboration de propositions pour prévenir ces atteintes » afin de donner « une réponse systématique et rapide » aux plaintes des maires agressés.
Chaque élu peut désormais, sur une plate-forme dédiée et hébergée sur le site de l’AMF, témoigner précisément « des atteintes physiques ou verbales qu’il a vécues » et « compléter sa déclaration tout au long du processus judiciaire ». « Chaque témoignage permettra de mesurer d’éventuelles disparités géographiques, de comprendre les circonstances susceptibles de favoriser les agressions d’élus et, ainsi, de mesurer la réalité du phénomène et les réponses apportées ». Les agressions prises en compte à travers ces témoignages sont celles qui touchent les maires, les adjoints, les conseillers délégués, les présidents et vice-présidents des EPCI. Il est également possible pour les élus de témoigner de violences contre leur famille.
En septembre 2023, un certain nombre de dispositions nouvelles ont été promulguées par une circulaire du ministre de la Justice : prise en compte de la qualité des victimes dans les qualifications pénales retenues, reconnaissance du délit d’outrage, réponse pénale allant au-delà d’un simple rappel à la loi, usage de la comparution immédiate ou encore de l’interdiction de séjour. En complément, des mesures de formation et la création de « référents sûreté » ont été proposées par le ministère de l’Intérieur en lien avec la Gendarmerie nationale. Mais la réponse judiciaire (traitement des plaintes et information donnée par les procureurs auprès des plaignants) suscite encore du côté des maires de nombreuses insatisfactions. Cela a pour conséquence de décourager nombre d’entre eux de porter plainte, de crainte de représailles ou de voir leur autorité écornée faute de réponse judiciaire plus prompte. A cela s’ajoutent des citoyens de plus en plus exigeants, des relations de plus en plus complexes avec les services de l’État, la difficile conciliation du mandat avec une vie personnelle et une vie professionnelle.
Ces évènements fortement médiatisés ont marqué les esprits et révélé que la figure d’autorité politique et morale qu’incarnent les élus locaux, premiers de cordée de la médiation politique, est désormais menacée. Ce sombre état des lieux montre les contestations répétées à l’encontre du modèle républicain français et plus largement contre toute forme d’autorité, que les maires sont les premiers à incarner.
Les maires et élus locaux sont en effet le premier maillon d’une chaîne essentielle de médiations politiques aboutissant à la plus importante d’entre elles, celle du gouvernement et des assemblées parlementaires nationales qui y sont associées. Or, depuis les années quatre-vingt, ces institutions ont été contaminées « à bas bruit » et avec la complicité active de nos dirigeants successifs, par la notion de « gouvernance » au détriment du « gouvernement par le Politique ». Cette « gouvernance » technocratique, directement inspirée par l’idéologie néolibérale qui constitue la matrice de l’Union européenne, rejette le Politique et détruit la démocratie en effaçant ces médiations dialectiques, vitales pour un fonctionnement pacifique des relations entre les communautés sociales qui forment la nation, et y substitue des processus gestionnaires s’appuyant sur la norme et les « experts » qui la rédigent. Et c’est précisément quand ces médiations par le Politique, qui sont autant de « soupapes sociales » indispensables, sont niées ou détruites qu’elles sont remplacées par la rivalité mimétique et la violence.
La délégitimation, à leurs corps défendant, des maires et élus locaux n’est que la conséquence, à l’échelon local, des renoncements successifs de nos dirigeants nationaux à la souveraineté nationale et à leur mépris de la souveraineté populaire.
Loïc de Bentzmann.
Maires : le jeu de massacre