Il est des clichés tenaces. Longtemps, l’historiographie présenta l’histoire de Colbert comme celle d’un commis sorti de l’ombre qui, par son seul talent, gravit les échelons un à un. Ce mythe ne résista pas à l’épluchage des fonds notariés. La reconstitution du lignage de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) donna le jour à une hypothèse strictement inverse : l’ascension du futur serviteur du roi résultait avant tout du capital accumulé par la famille au fil des siècles ainsi que des relations sociales et politiques nouées par le clan Colbert.
D’ailleurs, son père, Nicolas Colbert (1590-1661), qui s’était illustré dans des entreprises de négoce et agrégé à la noblesse locale en achetant la seigneurie de Vandières, joua un rôle déterminant. En 1634, il plaça son fils comme employé chez le riche banquier lyonnais Mascranny. Après un passage dans le privé, vint le moment de servir l’État. En 1640, Colbert acheta l’office de « commissaire ordinaire des guerres » et devint, cinq ans plus tard, le commis de Michel Le Tellier (1603-1685), alors secrétaire d’Etat à la Guerre. Grâce à sa protection, Colbert obtint un brevet de conseiller d’Etat en 1649. Puis l’intéressé changea son fusil d’épaule : il devint l’intendant de Mazarin.
Servir le cardinal (1651-1661) s’avéra formateur. La gestion de sa fortune (35 millions de livres tournois en 1661) n’était pas une mince affaire : cela s’apparentait à la conduite d’un Etat en miniature. En somme, il n’apprit rien sinon l’essentiel. Les historiens Thierry Sarmant et Mathieu Stoll affirment même qu’« il n’est donc guère d’aspects de l’action de Colbert après 1661 qui ne semblent trouver leur source ou leur inspiration dans son passage auprès de Mazarin ». Impressionné par les capacités de travail de son intendant, le cardinal italien recommanda Colbert au roi.
Il ne se dressait plus qu’un obstacle sur la route de Colbert : Fouquet, soit le surintendant général des finances depuis 1653. Son arrestation, qui eut lieu le 5 septembre 1661, servait tout autant les intérêts de Colbert que ceux de Louis XIV, en l’occurrence soucieux de restaurer l’autorité royale sur les comptes et d’affaiblir le parti dévot dont Fouquet était l’un des militants actifs.
Dans la foulée, le nouveau protégé du roi fut nommé intendant des finances. Promotion : il devint contrôleur général des finances en 1665. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, Colbert cumula au fur et à mesure les charges : secrétaire d’Etat de la maison du roi et de la marine ; surintendant des bâtiments, arts et manufactures ; surintendant des postes ; grand-maitre des mines et minières de France ; surintendant des eaux et forêts. À la tête d’un véritable empire ministériel, Colbert put conduire des réformes dans bien des domaines.
Débutons par son œuvre législative, œuvre dont l’objectif était simple : clarifier, unifier et rationaliser les lois du royaume. Cela se traduisit par une série de codifications. Contentons-nous d’en citer une : l’ordonnance des eaux et forêts de 1669 – qui resta en vigueur jusqu’en 1827. Divisé en 32 chapitres, ce monument législatif prévoyait notamment un programme de replantation et de conservation des forêts, contribuant ainsi à porter un coup d’arrêt à la décadence des forêts qui perdurait depuis des siècles. Bien entendu, Colbert n’agissait pas seul. Pour préparer ces textes, il put s’appuyer sur des conseillers d’Etat, des maitres de requêtes, mais aussi des praticiens, principalement des avocats. Toute cette entreprise législative et réglementaire devait favoriser un climat propice au commerce et aux affaires.
Qui dit Colbert dit colbertisme. Derrière ce terme nébuleux, l’on entend généralement un programme économique novateur. En réalité, le contrôleur général des finances était un chantre du mercantilisme, soit la théorie économique en vogue. Cette même théorie postulait que la richesse d’un Etat dépend de la quantité d’or et d’argent amassée, d’où l’impératif d’acheter moins et de vendre plus. Impératif auquel Colbert assujettit sa politique économique.
En résultèrent la création ou la « royalisation » de manufactures pour produire davantage. L’entreprise publique des Gobelins, qui fabriquait des meubles destinés aux résidences royales et employait jusqu’à 800 artisans, constitua la première grande opération de Colbert. Les compagnies commerciales et maritimes participaient du même objectif : tailler des parts de marché à la concurrence. Or les résultats ne furent guère à la hauteur des espérances. Symbole d’échec s’il en est, la compagnie des Indes occidentales créée en 1664 cessa son activité dix ans plus tard. Outre une rude concurrence étrangère, l’Etat royal – à contrario des compagnies hollandaises et britanniques – laissait moins d’initiatives aux acteurs privés. Le troisième et ultime levier résida dans une politique protectionniste. A cet égard, un édit de 1664 taxait les produits concurrents anglais et surtout hollandais, tels que la cire, l’étain, l’huile, le savon ou encore certains tissus. En 1667, le dispositif fut renforcé : les taxes de 1664 furent doublées voire triplées ! En sus de s’avérer des rivaux économiques, Provinces-Unies et Angleterre constituaient des thalassocraties menaçantes. Colbert ne ménagea donc pas ses efforts pour renforcer une marine en bien piteux état : en 1661, le royaume ne disposait que de 18 vaisseaux. A la fin de son ministère, la Royale alignait 117 vaisseaux de ligne et 30 galères, le tout servi par 1200 officiers et 53 000 marins. Une flotte dont les effectifs supplantaient désormais ceux de l’Angleterre et des Provinces-Unies réunis !
Si Colbert avait le souci de la puissance matérielle, il n’en était pas moins attaché au rayonnement culturel du royaume. Nommé surintendant des bâtiments depuis 1664, il faisait figure de « ministre de l’Image ». Le premier volet de son action résidait dans la rénovation et construction de bâtiments. Son bilan fut aussi considérable que mitigé. Autant il parvint à doter la capitale d’une dizaine d’édifices majeurs, autant il fut en partie responsable de l’inachèvement du Louvre.
Aussi eut-il en charge des institutions culturelles : celles qu’il rénova comme l’Académie de sculpture crée en 1648 ; celles qu’il fonda à l’instar de l’Académie royale d’Architecture en 1671. Une telle charge de travail nuisit à sa santé. Mais ce fut bel et bien la maladie de la pierre qui causa son décès le 6 septembre 1683.
Léon Letellier.
Bibliographie sommaire :
- Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, Le grand Colbert, Paris, Tallandier, 2019.
- Daniel Dessert, Colbert ou le mythe de l’absolutisme, Paris, Fayard, 2019.
Comment Colbert a réformé le royaume