Alliant compétences et réseaux, Choiseul connut une ascension fulgurante. Devenu principal ministre de Louis XV, un fil rouge guida son action : lutter contre la menace que représentait la thalassocratie anglaise.
Né en 1719 à Nancy, Étienne-François de Choiseul était issu d’une noble famille champenoise connue depuis le XIe siècle ; il entra dans la carrière des armes. Son père, chambellan du duc de Lorraine et ami du cardinal de Fleury, ne ménagea pas ses efforts pour assurer sa promotion. Subséquemment, Choiseul fut nommé, le 24 février 1739, second lieutenant au régiment Roi-infanterie, un corps d’élite de l’armée royale principalement réservé aux étrangers. Vint la guerre de succession d’Autriche (1740-1748), celle-ci lui donna l’occasion de s’illustrer. De sorte qu’il conclut la guerre au rang de lieutenant général.
Comme le retour de la paix pouvait freiner son ascension, Choiseul jugea utile de se reconvertir. En 1750, son mariage avec Louise Croizat – petite fille du plus riche financier sous Louis XIV – se révéla une fenêtre d’opportunité. Et pour cause : l’une de ses belles-sœurs figurait parmi les proches de la Pompadour. Cette dernière lui permit d’embrasser la carrière d’ambassadeur.
De 1753 à 1757, il fut nommé à Rome. L’apprentissage de la diplomatie fut laborieux. Multipliant les maladresses, il provoqua même, en 1755, un incident diplomatique avec le gouverneur de Rome, Alberto Archinto. Ce qui ne l’empêcha pas de mener à bien la mission qui lui avait été dévolue : obtenir du souverain pontife Benoit XIV une encyclique qui mettrait un terme à une querelle minant le royaume de France, celle avec les jansénistes. D’une ambassade l’autre : Choiseul fut jugé la personne idoine par le cardinal de Bernis et la Pompadour pour sceller le rapprochement historique, à l’heure de la guerre de Sept ans, entre la France et l’Autriche. Après un an à Vienne, il devint principal ministre d’Etat en décembre 1758.
La diplomatie par la force. - Dès son arrivée, le duc imprima sa marque. Ainsi, les subsides versés aux alliés continentaux (Russie, Suède, Etats Allemands, Autriche) fondirent comme neige au soleil pour être transférés au service de la Royale. Le but était fort simple : concentrer l’effort contre la thalassocratie anglaise. Mais l’argent ne suffisait pas. Encore fallait-il pouvoir construire des bateaux en un temps record pour secourir les positions d’outre-mer. Dès lors, deux options s’offraient à lui : négocier une paix, certes humiliante, mais qui limiterait les dégâts ; prendre le risque des risques en tentant d’envahir l’Angleterre. Choiseul opta pour la seconde. A l’instar du cardinal de Bernis qui avait connu le désastre de Rossbach (1757), le principal ministre vécut quelque chose d’analogue avec la bataille des cardinaux (20 novembre 1759) qui vit la défaite de la flotte d’invasion française au large de la Bretagne. Si 1759 représenta une terrible année pour Choiseul, elle fut synonyme de consécration pour son homologue anglais William Pitt.
Toutefois, la situation espagnole apportait une lueur d’espoir : le 10 août 1759, la disparition du souverain anglophile Ferdinand VII aboutit à l’avènement de l’anglophobe Charles III, roi de Naples et de Sicile. Logiquement, Choiseul favorisa le rapprochement d’où naquit le pacte de famille (1761) entre les Bourbons de France et d’Espagne. Mais, l’alliance ne fut pas aussi profitable qu’il l’avait escomptée. D’abord parce que Madrid s’avéra un nain militaire, ensuite parce que l’Espagne gêna les négociations en manifestant des exigences difficilement audibles pour Londres. Enfin, et surtout parce que l’Angleterre transporta la guerre dans les colonies, et en premier lieu en Amérique. Le traité de Paris (1763), qui matérialisa le déclin du royaume de France comme première puissance mondiale et la prépondérance britannique sur les mers, vint clore la guerre de Sept ans. Préparer la revanche contre l’Angleterre, telle fut alors l’ambition de Choiseul. Pour ce faire, il mena deux actions conjointes : à l’intérieur, le renforcement de la marine ; à l’extérieur, une politique énergique contrariant les intérêts anglais.
Selon l’historien David Feutry, la reconstruction de la marine « constitue sans doute l’une de ses plus belles réussites ». Secrétaire d’Etat à la Marine de 1761 à 1766, trois axes guidèrent son entreprise réformatrice. Commençons par la plus évidente : la construction de bâtiments. A sa prise de fonction, le royaume ne pouvait aligner que 80 vaisseaux de ligne et 40 frégates. En l’espace de quatre ans, Choiseul parvint à édifier 64 vaisseaux et 31 frégates supplémentaires. Un autre objectif visait à élargir les cadres de la Royale et à mieux les former. Choiseul voulait faire primer la compétence sur la naissance en ouvrant les écoles d’officiers aux roturiers. L’ordonnance de 1765 dut revenir sur ce point tant cela suscitait une levée de boucliers au sein de la noblesse. Dès lors, il se limita à mettre en place des examens pour vérifier le niveau des futurs officiers. À défaut de pouvoir pleinement agir sur les hommes, il remania les infrastructures. Ainsi le secrétaire d’Etat rénova-t-il les ports. Brest et Toulon furent ses priorités.
Simultanément, il tenta de mener une politique fragilisant l’Angleterre. D’où résulta le projet de verrouiller la Méditerranée par l’alliance espagnole. Choiseul essuya un refus de Madrid. En revanche, l’acquisition de la Corse (1768) constitua un bon coup joué aux Anglais : en tant que potentielle base méditerranéenne, l’ile pouvait fortement perturber l’expansion de la Royal Navy en méditerranée. À l’orée de 1770, en militaire, Choiseul considérait que l’heure de la revanche avait sonné ; il tenta dans un premier temps de rallier l’Espagne à ses vues. Puis il révisa son jugement en intimant désormais à Madrid l’ordre de ne point entrer en guerre. Qu’importe pour le front anti-Choiseul ! Proche de Jeanne du Barry, le triumvirat Terray-Maupeou-d’ Aiguillon saisit l’occasion pour insinuer auprès de Louis XV – résolument pacifiste – que le principal ministre préparait une guerre en catimini. En conséquence de quoi, il fut disgracié le 24 décembre 1770. Choiseul se retira sur sa terre de Chanteloup, tout en essayant de revenir aux affaires. En vain. Il rédigea ses Mémoires et s’éteignit en 1785. ■
Léon Letellier.
Bibliographie sommaire : • Monique Cottret, Choiseul, Tallandier, collection « L’obsession du pouvoir », 2018. • David Feutry, Le duc de Choiseul, Perrin, 2023.
Le duc de Choiseul