Il est des destins tout tracés. À partir de 1662, François-Michel Le Tellier (1640-1691) accompagna son père, Michel Le Tellier, comme secrétaire d’État de la Guerre. Amorcée dès la guerre de Dévolution (1667-1668), la transition ne fut officialisée qu’en 1677. Dans la conduite des affaires militaires, Louvois considérait la logistique comme la mère des batailles ; le recrutement des troupes revêtait la plus grande importance. Si cette prérogative relevait des capitaines à la tête des compagnies, Louvois intervint pour faire émerger une armée permanente. À cet égard, le règlement du 27 mai 1668 visait le maintien des cadres de l’armée. Constituer un vivier d’officiers chevronnés à partir de compagnies existantes facilita l’enrôlement et la formation des nouvelles recrues. Ainsi Louvois posa-t-il les jalons d’une professionnalisation des officiers et donna le jour à la notion de carrière militaire.
Le mimétisme a parfois du bon. À l’instar d’autres puissances européennes, il eut recours à des troupes étrangères. Cette pratique présentait bien des avantages : ces soldats étaient de véritables professionnels, économisant par là même le sang français. Bien entendu, il y avait des inconvénients. Leur honoraire était généralement plus élevé, et leur loyauté, incertaine. Leur proportion fut néanmoins significative ; le pic de 32 % fut atteint lors de la guerre de Hollande.
Lorsque la situation devenait critique, Louvois remit au goût du jour une pratique d’origine féodale : la levée du ban et de l’arrière-ban de la noblesse. Il n’y recourut qu’à deux reprises, en 1674 et 1689. Ces gentilshommes s’illustraient par leur manque de discipline et d’entraînement ; on les cantonna donc au maintien de l’ordre intérieur ou bien à la défense des côtes. Autant Louvois recourut à l’archaïque, autant il sut innover. Ce fut le cas avec la création de la milice, instaurée par l’ordonnance du 20 novembre 1688. Sorte de service militaire avant l’heure, la levée initiale dota les effectifs de 25 000 hommes supplémentaires. Certes, « Dieu aime les gros bataillons ». Mais encore faut-il assurer leur approvisionnement.
Dans son Testament politique, Richelieu nous rappelle une triste réalité d’alors : « plus d’armées périrent faute de pain que par l’effort des ennemis ». Bien qu’il n’ait pas été l’inventeur des magasins d’approvisionnement (déjà présents à la fin du XVIe siècle), Louvois y remédia en assurant leur développement.
Malgré quelques maladresses lors de la guerre de Dévolution, Louvois fit ses preuves durant la guerre de Hollande. En 1672, Louvois avait déjà accumulé 200 000 rations quotidiennes, suffisantes pour six mois, dans sept grands magasins situés dans le nord du royaume et au sein de l’électorat de Cologne – bases arrière de l’offensive française. Cela donna un avantage décisif aux armées françaises qui purent mener campagne durant l’hiver. Ce fut notamment le cas de Turenne en Westphalie à l’orée de 1673.
L’inventeur de l’armée moderne. - Consciencieux, Louvois veilla tout autant à l’équipement des soldats. Au XVIIe siècle, cette tâche incombait aux capitaines. Pour ce faire, ils recevaient des subsides. Pareil système présentait bien des défauts : fraudes, sous-équipement de certaines compagnies, manque d’uniformisation des armes. Pis, les achats étaient souvent effectués auprès d’armuriers étrangers. La cause en était simple : le royaume ne produisait pas assez.
À partir des années 1660, y remédier devint l’une des priorités dès Le Tellier. En 1665, père et fils confièrent la centralisation de la production à un armurier parisien, un certain Maximilien Tition (1632-1711). Nommé directeur général du Magasin royal des armes de la Bastille, il dut s’acquitter d’une mission tout sauf aisée. Elle consistait à répartir les commandes d’armement du secrétariat de la Guerre entre deux manufactures privées – respectivement situées à Charleville et à Saint-Étienne. Naturellement, les deux entreprises en question s’engageaient à ne fournir que le roi de France. Les petits ruisseaux accouchent parfois de grandes rivières : le volume de ces deux entreprises atteignit 60 000 armes en 1690. Des ordonnances furent concomitamment élaborées pour uniformiser armes et vêtements. La standardisation des armes diminua les coûts de production ; l’introduction des uniformes favorisait un esprit de corps. Dans ce dessin d’ensemble, la naissance du casernement tint lieu de cerise sur le gâteau.
Auparavant, les troupes étaient logées chez l’habitant. S’inspirant de règlements antérieurs, l’ordonnance du 27 juillet stipulait que tout habitant – excepté la noblesse et le clergé – devait « l’ustensile ». Cela se résumait au triptyque suivant : des couverts pour manger, un coin près du feu pour se chauffer, une bougie pour s’éclairer la nuit. Autant dire que les soldats profitaient de la situation. Pillages et viols furent fréquents. D’autant plus fréquents quand ces derniers se trouvaient en territoire ennemi. Il n’est donc guère étonnant que les habitants virent l’avènement du casernement comme un soulagement, quitte à payer une taxe pour en assurer le financement.
Ce ne furent pas des considérations humanitaires qui présidèrent à cette nouveauté, mais plutôt l’accroissement considérable des effectifs, dont une partie restait désormais permanente. Ainsi le règne de Louis XIV vit-il la construction de 160 casernes. Impressionnant mais insuffisant : il faudra attendre le XVIIIe siècle pour le casernement complet des troupes. En bout de chaîne logistique se trouvait le soin apporté aux malades et blessés. La grande réponse de Louvois fut la création des Invalides en 1674. Prévu pour accueillir 2 000 personnes, il en admit 3 000. Chose rare à l’époque, l’hôtel disposait de 300 lits individuels. Son efficace fut enviée et fit des émules : l’hôpital royal de Chelsea – fondé en 1681 près de Londres – fut calquée sur le même modèle.
Toutefois, cette vision logistique de la guerre eut tendance à obscurcir son jugement sur le plan stratégique. Cela le conduisait à faire de la guerre une entreprise purement rationnelle, parfaitement planifiable. Ainsi préférait-il les sièges conduits par Vauban aux batailles à l’issue plus hasardeuse. Ce refus du risque se manifesta à travers son attrait pour la stratégie de cabinet, soit le fait de diriger la guerre depuis les bureaux de Paris ou Versailles. Le but était clair : cantonner les généraux au rôle d’exécutant. Ce qui ne fut pas sans causer quelques déboires. En pleine guerre de Ligue d’Augsbourg, le saccage du Palatinat l’illustra de manière exemplaire. En recourant à la stratégie de la terre brûlée, il nourrit sa légende noire. À la mort de Louvois, Louis XIV atténua pareils excès mais perdit par là même son plus grand serviteur. ■
Léon Letellier.
Bibliographie sommaire :
- André Corvisier, Louvois, Fayard, 1983.
- Jean-Philippe Cénat, Louvois, le double de Louis XIV, Tallandier, 2014.
Le marquis de Louvois