Commencer par le commencement n’est guère incongru : né en 1633 à Saint-Léger-des Foucherets (rebaptisé Saint-Léger-Vauban depuis 1867), Sébastien Le Prestre de Vauban était issu d’une famille de hobereaux bourguignons. Il entra dans la carrière des armes et se mit, lors de la Fronde, au service du Prince de Condé. Or il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’il se ravisât et ralliât les troupes royales. Faisant rapidement ses preuves, Vauban reçut le brevet d’ingénieur ordinaire en 1655. Ainsi débuta l’ascension du futur Maréchal de France.
Alors que la mémoire de Vauban perdure en raison de ces réalisations architecturales, le Grand Siècle célébrait avant tout le preneur de ville. Dans ce domaine, Vauban n’acquit une véritable notoriété que lors de la guerre de Dévolution (1667-1668). Tournai, Douai, Lille : telles furent les sièges où il joua un rôle significatif. Le traité d’Aix-la-Chapelle, favorable à la France, acta la paix. Mais elle ne fut point synonyme de repos pour Vauban. Alors secrétaire d’Etat à la guerre, Louvois – conscient de l’importance stratégique que revêtait l’attaque des places et de ces lacunes en la matière – commanda à ce dernier, en 1669, un « Mémoire pour servir d’instruction dans la conduite des sièges ». Plus qu’une compilation de vingt années d’expérience, ce fut un authentique traité de poliorcétique. L’ouvrage repose sur une structure ternaire : la première partie étudie les erreurs à ne point commettre lors d’un siège, exemples historiques à l’appui ; plus technique, la deuxième répertorie consciencieusement toutes les phases d’un siège ; la dernière traite de l’organisation adéquate des troupes spécialisées.
Autre trait saillant : l’auteur tint compte de l’actualité. Ainsi se procura-t-il des renseignements quant au siège de Candie, en Crète, par les Ottomans. Un travail de recherche tout sauf superfétatoire puisque l’ingénieur appliqua moult innovations constatées en Crète lors du célèbre siège de Maastricht (1673), siège qu’il dirigea sous le regard du Roi-Soleil. Au total, il participa à 48 sièges et conclut sa carrière de poliorcète en qualité de maréchal. En sus de cela, sa charge d’ingénieur le conduisit tantôt à bâtir, tantôt à remanier et tantôt à entretenir des fortifications.
Sans conteste, sa première grande réalisation fut la citadelle de Lille. Cette construction, exigée par Louis XIV, visait à faire d’une pierre deux coups : assurer la pérennité de l’acquisition ; tenir en respect une population foncièrement hostile aux vainqueurs. Initialement, le projet était dévolu au commissaire général des fortifications du moment, le chevalier de Clerville, jouissant de la protection de Colbert. Seulement, ces travaux préparatoires ne convainquirent guère les experts du roi. Louvois proposa Vauban pour le remplacer. En 1668, ce fut chose faite et l’ingénieur réalisa l’essentiel des travaux en trois ans – délai plus qu’honorable pour l’époque. En dépit du caractère innovant de cette fortification lilloise, l’on ne saurait faire de Vauban l’inventeur des « fortifications bastionnées ». Contrairement à une mystification emprunte de chauvinisme, architectes et ingénieurs italiens de la Renaissance furent, en réalité, les pères de ces dernières, comme le sou-ligne notamment l’historien militaire Laurent Henninger.
Une France imprenable. - En revanche, Vauban est bel et bien à l’origine de l’expression « pré carré » ; la première occurrence remonte à janvier 1673, dans une lettre destinée à Louvois, où il résume l’essence de son projet. En quoi consiste-t-il ? À travers un ensemble de fortifications, il s’agit de bâtir une véritable « ceinture de fer » qui sanctuariserait le territoire national. Autant dire que le pari est réussi puisque la France ne connaitra aucune invasion jusqu’à la Révolution. Seulement, Sébastien Le Prestre ne put mettre son plan à exécution que lorsqu’il obtint la charge de commissaire général des fortifications, soit à la mort de Clerville en 1678. Pour mener à bien une telle entreprise, encore faillait-il sillonner incessamment le royaume afin de vérifier l’avancée des travaux. Il le fit et le fit fort bien. Voilà pour l’architecte militaire. Qu’en est-il du penseur aux velléités réformatrices ?
Son œuvre théorique fut pour le moins conséquente. Il rédigea une série de mémoires destinée au roi, le tout regroupé sous le titre d’Oisivetés. Stratégie militaire, considérations démographiques, affaires religieuses (il jugeait la révocation de l’Édit de Nantes comme une erreur stratégique aux conséquences fâcheuses), réformes fiscales : tout y passa. À la fin de sa vie, il accorda une importance toute particulière à la fiscalité. D’où résulta son projet de dime royale. En substance, Vauban plaidait en faveur d’un impôt universel sur les revenus ayant vocation à remplacer tous les autres – les amateurs d’uchronie se diront qu’une telle mesure aurait pu éviter la Révolution. Toujours est-il que Vauban rendit son projet public, ce qui suscita l’ire de Louis XIV. Mais, à rebours d’une idée reçue, cela ne causa point sa disgrâce. L’historien Stéphane Perréon souligne que ce mythe, largement diffusée au XIXe siècle, trouve en grande partie son origine dans les Mémoires de Saint-Simon, où celui-ci se complait à ternir la réputation des gens de finance et de certains ministres. Il échappa somme toute à la disgrâce mais point aux lois de la nature : celui qui dédia sa vie au service de l’Etat – davantage encore qu’au roi – s’éteignit le 30 mars 1707.
En définitive, aussi immense que fut ce monument du Grand Siècle, deux facteurs présidèrent à sa trajectoire insigne : la conjoncture militaire fit que les sièges revêtirent une importante croissante, laissant toute latitude à l’expression de son génie ; plus prosaïquement, l’appui du « clan » Louvois lui garantit une protection salutaire dans les moments les plus âpres de sa carrière. ■
Léon Letellier.
Bibliographie sommaire :
► Michèle Virol, Vauban : de la gloire du roi au service de l’État, Éditions Champ Vallon, 2003.
► Dominique Le Brun, Vauban, l’inventeur de la France moderne, La librairie Vuibert, 2016.
► Stéphane Perréon, Vauban : l’arpenteur du pré carré, Éditions Ellipses, 2017.
Le marquis de Vauban