Dans le Paris occupé, le Paris réorganisé par l’Allemagne, les Parisiens subissent de plein fouet l’ordre nazi. Le gouvernement de l’État français n’a quasiment aucun pouvoir. Depuis vingt-deux ans, le 11 est devenu fête nationale. Mais, pour cette pauvre France de 1940 quelle incongruité que fêter l’anniversaire de la victoire de 1918 alors que depuis cent cinquante-deux jours l’Allemand est dans ses murs. Cette simple cérémonie, émouvante en période de paix, prend une toute autre signification lorsque l’ennemi occupe la France. A l’approche du 11 novembre, les journaux collabos Le Petit Parisien, L’Œuvre, Le Matin, Paris-Soir annoncent : « Les administrations publiques et les entreprises privées travailleront normalement le 11 novembre à Paris et dans les départements de la Seine. Les cérémonies commémoratives n’auront pas lieu. Aucune démonstration publique ne sera tolérée. »
Les jours précédents, l’agitation grimpe. « Il est impossible de savoir où l’idée a pu naître, écrit Alain Gandy. Elle s’étale vite, aussi bien chez les littéraires que chez les scientifiques mais indéniablement, c’est la Corpo de droit, mobilisée, qui en est le moteur le plus actif. » Des tracts sont diffusés dès la début novembre dans les lycées et les facultés : « Étudiant de France ! Le 11 novembre est resté pour toi jour de fête nationale et malgré l’ordre des autorités opprimantes, il sera jour de recueillement. Tu n’assisteras à aucun cours. Tu iras honorer le Soldat inconnu, à 17h.30. Le 11 novembre 1918 fut le jour d’une grande victoire, le 11 novembre 1940 sera le signal d’une plus grande encore. Tous les étudiants sont solidaires pour que Vive la France. Recopie ces lignes et diffuse-les » (tract manuscrit retrouvé par Jean Michaux).
Malgré toutes les affirmations d’après-guerre, l’initiative de la manifestation revient d’abord à la spontanéité des étudiants et lycéens qui ont diffusé le seul tract connu et à la Corpo de droit, fondée en 1934. André Pertuzio (1921, †2019) son président et Jean Ebstein-Langevin (1921 †1998) son vice-président (jeune Strasbourgeois, il militait avant-guerre à l’Alliance royaliste d’Alsace), sont tout deux d’Action française. Parmi les nombreux lycéens de Buffon, Janson de Sailly, Saint-Louis, Henri IV, Condorcet, Pasteur, etc., présents ce jour-là, beaucoup s’en revendiquent.
Très tôt ce matin du 11 novembre, une camionnette Citroën B2 dépose André Weil-Curiel (1910, †1988) et Léon-Maurice Nordmann (1908, fusillé au Mont-Valérien en 1942), des émissaires de Londres, qui posent une gerbe de fleurs entourée d’un ruban au nom de la France combattante, au pied de la statue de Georges Clemenceau.
Vers 17 heures 30, l’atmosphère change. Les trottoirs sont envahis par une foule, les chiffres sont incertains, peut-être 3 000, d’autres disent 15 000, des parisiens de tout âge mais principalement des jeunes gens et jeunes filles. Dans la foule, des futurs gaullistes, des socialistes, une poignée de communiste, des hommes de droite mais principalement des royalistes dont madame Hélène de Suzannet et ses deux fils Roland et Lionel, Raymond Massiet (alias Dufresne), Alain Griotteray, Guillaume de Tournemire, Fernand Bonnier de la Chapelle, Philippe Barat de Sars, les tout jeunes Philippe Boiry et Jacques Dupont, etc. Les groupes de patriotes descendent l’avenue, portant des cocardes tricolores fabriquées à partir de toutes sortes de matériaux, jusqu’à des morceaux de boîtes d’allumettes.
Jacques Dupont (premier Major de l’Idhec, il est le réalisateur de nombreux documentaires, entre autres sur d’Estienne d’Orves et sur l’abbé Stock)., sympathisant des mouvements royalistes proches du comte de Paris, qui revient du rassemblement des Compagnons de France à Randan : « Vers 17 heures je me rends place de l’Étoile. Autour de l’esplanade où nous étions parvenus, c’était un rodéo de fridolins dans leurs petites voitures de reconnaissance d’où ils sautaient pour alpaguer un à un les manifestants. A part cela, j’ai retrouvé beaucoup d’étudiants, de lycéens royalistes et d’Action française. Il y eut beaucoup de galopades… et des jeunes prisonniers entassés dans des camions bâchés garés devant le Fouquet’s. Nous allons tous commencer la nuit au Majestic, parqués dans les grands salons rococo. Au milieu de nuit nous fûmes conduits à la prison de la Santé. Un mois plus tard, brusquement, les portes s’ouvrirent et nous fûmes tous rendus à la liberté »
Si la police française a bien tenté de disperser, sans enthousiasme, la manifestation, c’est bien la police allemande qui intervient. Elle charge, tire en l’air, arrête brusquement un certain nombre de patriotes. Il y eut 155 arrestations. Le 15 novembre Pierre Laval parle de 123 arrestations, mais de très nombreux coups de filet sont effectués dans les jours qui suivent. Le délégué général du gouvernement français auprès des autorités d’occupation à Paris, le général, La Laurencie (1879, †1958, voir Royaliste n°1262 et 1264) intervient pour faire libérer les prisonniers.
Au sens premier, la manifestation du 11 novembre n’est pas une manifestation de la résistance, mais une manifestation patriotique. Pour autant, nombre de participants vont poursuivre le combat dans la Résistance. L’un des organisateurs, Jean Ebstein-Langevin, gagne l’Afrique du nord, rejoint la 1er Armée et participe à tous les combats de celle-ci. J’ai déjà dit le courage de madame Hélène de Suzannet (voir Royaliste n°1194) et de Fernand Bonnier de la Chapelle (voir Royaliste n°1247). Il serait injuste d’oublier Philippe Barat de Sars qui organise les barricades du Quartier Latin en août 44 avec Raymond Massiet (alias Dufresne), chef des FFI de la Seine.
Radio Londres parle de la manifestation le 29 en affirmant : « Ils n’acclament personne, mais devant eux, il y en a deux qui portent des gaules et, chaque fois que celles-ci s’agitent ensemble les étudiants crient : Vive… ».
La presse parisienne ne l’évoque pas. Excepté dans les quotidiens collabos, les Parisiens ne savent pas comment s’est passée la journée du 11 novembre. Dans une belle surenchère, Marcel Déat dans son journal L’Œuvre, et Jacques Doriot dans Le Cri du peuple dénoncent : « la folle équipée dans laquelle ont été entraînés nombre d’étudiants parisiens et de lycéens, garçons et filles, par le sectarisme provocateur de ces Camelots du roi, qui de tout temps, ont prétendu régenter le Quartier latin (Déat). » Propos auxquels Jacques Doriot répond : « Sectarisme provocateur des Camelots du roi… c’est vite dit. Il y a aussi les jeunes juifs, les jeunes socialo-communistes, les jeunes pourris de la maçonnique que la politique du Maréchal inquiète et dérange. »
François-Marin Fleutot.
(A suivre)
Paris le 11 novembre 1940 (1)