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Royaliste n°  1222

Dante, l’Italien universel

par Gérard Leclerc

lundi 6 décembre 2021

► Alessandro Barbero, « Dante », Flammarion, février 2021.

► « La Divine Comédie », traduction de René de Ceccatty, Points/Seuil, 2017.

Sept siècles après la mort de l’Altissime, est-il possible d’entendre la parole d’un poète médiéval, alors que la mode est au plus grand mépris des héritages ? Oui, si l’on demeure persuadé que la culture, qui n’existe vraiment que dans la durée, demeure la source de nos joies les plus profondes et de nos interrogations les plus fondamentales. Pourtant, c’est avec la plus extrême prudence que je m’aventurerai sur le domaine de La Divine Comédie, n’en étant ni le lecteur assidu, ni même l’amateur éclairé. L’anniversaire célébré par nos amis italiens est pour moi l’occasion de réaborder cette œuvre, non sans timidité, pour tenter de comprendre à quel point elle continue à nous dominer et à nous inspirer.

Dans ce but, deux livres m’ont aidé à retrouver le poète en son temps et en son œuvre. Le premier entend nous raconter «  la vraie vie de Dante  », non sans difficultés, puisque, de l’avis du biographe, nous ne connaissons que de «  rares éléments  » du parcours d’un homme né à Florence en 1265 et décédé à Ravenne en 1321. Au lieu d’un récit très concret et proche du personnage, nous sommes plutôt contraints de nous confronter à des conjonctures à démêler à partir des traces laissées par les archives. Nous sommes pourtant propulsés dans une des plus grandes villes de l’époque (100 000 habitants) avec ses luttes intestines d’une étonnante violence, dont Dante sera d’ailleurs la victime. L’Italie est le pays le plus riche de la chrétienté, mais il n’est pas rassemblé sous l’autorité d’un roi, comme la France et l’Angleterre. Même si elle est théoriquement sous l’autorité de l’empereur allemand, la capacité d’intervention de celui-ci est pratiquement nulle.

Ce sont les villes qui se gouvernent elles-mêmes, et leur vitalité est éclatante. Ainsi que l’écrit Alessandro Barbero : «  Dans les villes italiennes, il y avait plus d’argent, plus de commerçants, plus de personnes sachant lire et écrire que partout ailleurs.  » Dante est donc le citoyen de la ville la plus éminente, matériellement et intellectuellement. Et il participe de la façon la plus directe à ses organes dirigeants. Pourtant, il n’appartient pas aux familles les plus prestigieuses, et c’est d’ailleurs comme représentant du parti populaire qu’il sera amené à des fonctions décisives, celles qui précipiteront son malheur. En effet, la chute des Guelfes blancs chassés de Florence en 1302 provoque son exil, la privation de ses biens et la menace du bûcher s’il revenait sur le territoire de la ville. Les vingt dernières années de son existence l’emmènent dans une longue errance, d’étape en étape, jusqu’à son accueil dans la superbe ville de Ravenne.

Ainsi donc notre poète n’a rien d’un solitaire retranché pour mener à bien une œuvre d’esthète raffiné. Et il n’est pas seulement citoyen actif, il est aussi penseur politique, celui qui dans son ouvrage La Monarchie explique que «  la seule véritable liberté est l’obéissance spontanée à la loi de César, qui doit gouverner l’humanité entière par volonté divine et qui représente l’unique pouvoir réellement public, garantie de cohabitation civile  ». C’est sans aucun doute l’expérience vécue des luttes constantes entre cités et aussi leurs déchirements intérieurs qui aboutissent à la mutation d’un Dante guelfe à un Dante gibelin, passant de l’attachement à l’autorité pontificale au désir de suprématie impériale.

De fait, dans La divine Comédie, Dante n’est pas tendre avec la papauté – il enferme au moins trois papes dans son enfer. Pourtant, du point de vue théologique, il est d’une parfaite orthodoxie, si bien qu’il sera souvent cité dans les documents romains, et encore récemment par le pape François, qui lui a consacré toute une lettre apostolique. Mais là, c’est à l’auteur unique de La Divine Comédie qu’il convient de se référer, avec la conscience de pénétrer un univers d’une singulière densité. C’est pourquoi j’ai choisi un second ouvrage récemment paru, à savoir la traduction la plus récente du poème par les soins de René de Ceccatty.

La longue préface du traducteur se recommande d’une totale intelligence du texte auquel il s’est affronté, sachant la pertinence du proverbe italien : traduttore, traditore. Traduire c’est forcément trahir, d’autant que la richesse du langage poétique impose des transpositions impossibles. Mais c’est surtout l’ampleur du poème qui défie toutes les limites : «  La particularité de ce chef-d’œuvre est d’être à la fois un voyage chez les morts, une chronique politique, un traité de géographie et de cosmogonie et un ouvrage de réflexion théologique et philosophique.  » Ceccatty remarque encore que «  le style de Dante varie considérablement d’un parler populaire (c’est un admirable dialoguiste) et parfois même enfantin, à une conception philosophique ou théologique empruntée à Aristote, Platon, Boèce, saint Augustin, Denys l’aréopagite et de nombreux Pères et docteurs de l’Église, Grégoire le Grand, Averroès, Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin, saint François d’Assise, saint Anselme de Canterbury, jusqu’aux plus récents philosophes médiévaux, comme Pierre le mangeur, Siger de Brabant, Gilles de Rome ou saint Bonaventure  ».

D’évidence, cette richesse qui s’enracine aussi dans l’Antiquité ne suffirait pas à conférer au poète sa portée singulière, sans le génie qui la soulève au-dessus de toutes les rhétoriques. C’est bien pourquoi Dante a inspiré tant d’artistes. C’est lui qui hante l’imagination de Michel Ange peignant le jugement dernier, mais c’est aussi lui qui aide Primo Levi à rendre compte de la tragédie de la Shoah en lui donnant les médiations littéraires nécessaires.

L’admirable aussi de l’immensité du poème, c’est l’alliance de la familiarité qui ne va pas sans exquise courtoisie et de l’ambition eschatologique qui ouvre l’horizon de l’humanité à plus qu’elle-même. En ces temps de dessèchement intellectuel et spirituel, La Divine Comédie défie toutes les impasses de la modernité. C’est que Dante est là avec sa force universelle qui s’adresse aussi à nous Français. Son souvenir est associé à notre quartier Latin. Encore faut-il être à la hauteur de celui qui était soulevé «  par l’amour qui meut le Soleil et les autres astres.  » ■