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Royaliste n°  1223

Le chrétien Mauriac

par Gérard Leclerc

lundi 20 décembre 2021

► Philippe Dazet-Brun, « Mauriac dans l’Église catholique. Ou la fidélité aux aguets », Éditions du Cerf, novembre 2021.

Que François Mauriac compte parmi les grands écrivains français du XXe siècle cela ne fait pas de doute. On sait qu’il a brillé dans les genres les plus divers, commençant par la poésie, ce qui lui valut la reconnaissance de Maurice Barrès. Ses romans où il peint, parfois cruellement, les travers de la bourgeoisie bordelaise, sont restés célèbres. À commencer par sa Thérèse Desqueyroux, ensuite portée à l’écran avec un tel succès que Mauriac écrivit de la merveilleuse Emmanuelle Riva qu’elle lui avait volé son personnage. Pourtant, personnellement, ce n’est pas vers les romans que je retournerais, préférant de loin certains de ses essais comme les Mémoires intérieurs. Mais c’est surtout le journaliste, l’auteur du fameux Bloc-notes, qui a ma préférence. Il fut un temps de ma jeunesse où je me précipitais à la bibliothèque municipale de ma ville de province pour me saisir du Figaro littéraire où, chaque semaine, il commentait l’actualité.

Peu importait que je sois d’accord ou non avec lui, ce qui me retenait c’était d’abord son style classique, avec sa culture, où à chaque instant ressurgissait sa mémoire littéraire, l’évocation de Port Royal par exemple. C’était tout le contraire de la cancel culture. Et puis il y avait aussi cette liberté d’esprit qui lui permettait d’aller à l’encontre des préjugés les mieux en cour. Ce qui, rétrospectivement, peut étonner. N’a-t-il pas longtemps passé pour «  progressiste  », lui qui était qualifié de chrétien de gauche, avait milité contre Franco, soutenu les mouvements de décolonisation ? Autant de repères incontestables, qui ne contredisent pas une autre évidence. Mauriac a toujours été supérieur aux idéologies de son temps et à ses modes intellectuelles, et cela en vertu d’une solidité intérieure qui tenait à la profondeur de ses convictions et aux racines de sa pensée. Il a toujours été étranger à la tentation marxisante si prégnante dans l’intelligentsia d’après-guerre et même chez certains de ses compagnons de combat.

Cette solidité intérieure a une explication première : sa foi chrétienne, et dans le même élan son ressourcement constant à une tradition réfléchie. Cette foi n’est pas celle du charbonnier, elle se réclame des meilleures références, et si elle n’est pas indifférente à l’esprit du temps, elle sait toujours distinguer l’accessoire de l’essentiel, le contingent du nécessaire. De là l’intérêt de l’étude que vient de publier Philippe Dazet-Brun : Mauriac dans l’Église catholique. Ou la fidélité aux aguets. Ce sous-titre est particulièrement pertinent, tant il désigne la faculté de discerner ce à quoi l’Église de son temps est confrontée, avec des ajustements parfois difficiles, mais sans que jamais l’orthodoxie ne soit compromise. Dans les combats qu’il mena à l’intérieur de l’Église «  il défendait une conception de ce qu’elle devait être pour rester le sel dont la terre avait besoin. N’en doutons pas : il n’y eut là jamais de révolte, il y eut parfois de l’irritation, toujours de l’amour. Même lorsque l’Église le fit souffrir. Dans tous les cas, on l’entendit. Il ne réservait son silence qu’à la prière.  » Philippe Dazet-Brun s’est donc employé à découvrir tout le parcours mauriacien à travers l’histoire religieuse de son temps. Celui-ci commence dès les débuts, avec ce qu’on a appelé la crise du modernisme. On possède désormais la distance nécessaire pour apprécier un phénomène auquel le cher Émile Poulat a accordé tous ses soins. Car il se situe au carrefour de multiples courants, et leur synthèse n’était pas évidente. Pourtant le pape Pie X, dans son encyclique Pascendi dominici gregis, allait conférer au modernisme une identité, en l’érigeant en système méthodologique qui avait saveur d’hérésie. Il est vrai que dans la bataille engagée, beaucoup de coups s’égaraient. Et le jeune Mauriac était fondé à protester de façon véhémente : «  N’assistons-nous pas depuis quelques années, dans le sein même de l’Église catholique, à une lutte effroyable contre l’Esprit ? Tous ceux qui ont le sens des réalités invisibles sont par-là même suspects aux chiens de garde de l’orthodoxie.  »

C’est que l’écrivain n’était pas fort que de ses seules attaches littéraires, barrésiennes notamment. Il avait aussi de vastes lectures dans le domaine spirituel et théologique. Qu’il s’intéressât à des esprits aussi éminents qu’un Maurice Blondel, un Lucien Laberthonnière ou un George Tyrrell est non seulement à porter à son crédit mais atteste d’une connaissance directe des problématiques en cause.

Cependant, ces problématiques recoupent souvent des soucis politiques. À propos du Sillon, on a pu parler de «  modernisme social  » et sa condamnation par le même Pie X ne pouvait pas ne pas affecter Mauriac, qui avait subi l’ascendant de Marc Sangnier. Bien que son passage au Sillon eût été de brève durée, et bien que le grand homme l’eût un peu déçu, il est vrai que la morsure de ce catholicisme social avait durablement marqué la sensibilité politique du futur soutien du MRP. Par la suite, il y avait eu les engagements de l’entre-deux-guerres dans les rédactions des hebdomadaires Sept et Temps Présent, avec une tentative de définition d’un espace chrétien entre droite et gauche, celle-ci rendue malaisée dans le contexte de la guerre d’Espagne.

Sans doute y aurait-il lieu d’approfondir la dimension proprement politique de Mauriac, dont on ne peut oublier aussi les accointances conservatrices, manifestes à L’Écho de Paris puis au Figaro. Sans doute le passage par L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber signifie-t-il aussi les ruptures de conduite liées à l’actualité. Mais il y a toujours eu chez Mauriac référence a des polarités contraires. Sinon comment expliquer que l’intéressé ait été abonné à L’Action française jusqu’à la condamnation romaine de 1926 ?

In fine, on comprend pourquoi Philippe Dazet-Brun consacre un tiers de son essai à Vatican II et à ses suites. Il pourrait bien s’agir de la révélation des cœurs. A priori, le chrétien social aux sympathies «  modernistes  » aurait dû se ranger dans le camp progressiste. Une telle appréciation erronée ne trouve d’excuses que dans une méconnaissance totale de la structure intérieure de l’écrivain. Autant il accueille avec joie et intérêt tout ce qui dans Vatican II annonce d’aggiornamento nécessaire. Mais autour du concile et au-delà il discerne un danger de décomposition de la foi qu’il dénonce avec la même vigueur qu’un Maritain. Son attachement à l’Église n’a jamais été de surface. Jusqu’au terme de son existence, il affirmera que cette Église si vulnérable n’en est pas moins «  la dernière chance du monde  ». ■