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Royaliste n°  1216

Un monde fou ?

par Gérard Leclerc

lundi 13 septembre 2021

► Sonia Mabrouk, « Insoumission française. Décoloniaux, écologistes radicaux, islamo-compatibles : les véritables menaces », Les éditions de l’Observatoire.

Il est des jours où il est permis de se poser la question : notre monde est-il en train de devenir fou ?

Oh certes, il y a sans doute des précédents. Je songe à une série de films parus dans les années soixante sous le titre italien Mondo cane, c’est-à-dire un monde de chien. Mais ce qui nous était donné à voir concernait les marges de la société, nous renvoyant au visage une humanité en triste état. Le monde d’aujourd’hui se caractérise par une vague de dérèglements mentaux qui semblent recouvrir des pans entiers de la société et met en danger son équilibre général : «  Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés.  » Le mot célèbre du fabuliste évoquant la peste pourrait nous mettre sur la voie du diagnostic, à cette réserve près que le «  tous  » demeure métaphorique et qu’il existe heureusement des poches de résistance au fléau. Encore faut-il que ces poches se mobilisent grâce à une prise de conscience adéquate du phénomène.

Notre excellente collègue, Sonia Mabrouk, dans un court essai qui a le mérite de définir clairement son sujet, ne craint pas de nous avertir : «  La machine à asservir est en marche. Qui pourra l’arrêter et comment ?  » En quelques exemples significatifs, elle explique concrètement les manœuvres des techniciens de cette machine : «  D’Assa Traoré complaisamment couronnée “nouvelle figure de l’antiracisme” à Alice Coffin, symbole du néo-féminisme radical, en passant par Camélia Jordana, qui vomit sa haine des policiers, et le maire de Grenoble, Éric Piolle, maître d’œuvre de la dégenrisation des écoles de sa ville, sans oublier ceux qui ont renforcé l’entrisme islamiste, toutes ces figures ont en commun de vouloir faire tomber le “système” et de lutter contre les discriminations croisées. La stratégie de ces “déconstructeurs” repose sur un concept devenu courant dans le débat public, l’intersectionnalité des luttes, autrement dit le combat visant à défendre, uniformément toutes les minorités victimes de discrimination, de classe, de sexe et de race.  »

Les gens de ma génération peuvent ainsi se rendre compte à quel point nous avons changé d’époque. Elle est loin, en effet, cette toute-puissance du marxisme sous sa désinence léniniste, qui entraînait l’intelligentsia dans son ensemble, jusqu’à ceux qui préféraient avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Peut-être pourrait-on saisir un point commun entre le combat pour les damnés de la terre et celui en faveur des discriminés ? C’est toujours l’aliénation qui est en cause, avec la volonté de mettre fin à l’injustice constitutive des sociétés. Mais il y avait au point de départ de Marx une sorte d’option humaniste que l’on peine à retrouver aujourd’hui chez des déconstructeurs acharnés à détruire l’architectonique de l’humanisme hérité des Grecs.

On pourrait discuter aussi à propos de la violence accoucheuse de l’histoire. Érigée en système, elle nous a amenés à l’amoncellement des crimes d’un siècle totalitaire. On dira que la violence déconstructrice ne présente pas pour le moment cette hubris mortifère. Mais on ne sait pas encore ce que l’avenir nous réserve avec la puissance de haine contenue dans des mouvements qui ont l’ambition de transformer la nature humaine, désormais privée des limites sur lesquelles veillent les dieux, et dont la tragédie ne cessait de nous rappeler la nécessité. D’ores et déjà, la violence règne psychologiquement sur des campus où il est interdit de s’opposer à l’orthodoxie correcte. La contagion américaine nous gagne, avec des listes d’auteurs et de conférenciers indésirables. De cette violence singulière, Sonia Mabrouk fournit une idée frappante en évoquant le sort auquel a été livrée une universitaire américaine, Lisa Littman, coupable d’avoir porté la contradiction à la théorie du genre. En montrant comment la pression sociale conduisait à se conformer à la théorie, elle en sapait les préalables : «  Aux États-Unis comme désormais en Europe et plus singulièrement en France l’examen critique laisse place à des réactions pavloviennes d’intimidation et de dénigrement des auteurs d’études dérangeantes pour la théorie du genre.  » Éric Piolle, le maire écologiste de Grenoble, s’inscrit dans la même tendance lorsqu’il entend «  dégenrer  » les écoles de sa ville : «  Tout enfant faisant référence aux différences biologiques, finira par se sentir coupable d’avoir fauté, puisque cela fera partie de l’enseignement inculqué.  »

Autre aspect de l’intrusion violente de l’idéologie, la haine diffusée à l’encontre des hommes par les néoféministes : «  Elles ont en horreur toutes ces femmes qui ne font pas du “mâle blanc” l’oppresseur systématique. Car loin de militer pour l’égalité des sexes, ces égéries contemporaines prônent l’effacement et la culpabilisation des hommes, rejoignant ainsi les thèses genrées les plus réactionnaires.  » Ces déviations idéologiques se retrouvent, avec les mêmes réflexes totalisants, lorsqu’il s’agit de décolonialisme (j’ai traité le sujet en analysant l’essai de Pierre-André Taguieff, Royaliste n° 1200 du 7 décembre 2020) ou encore l’anti-spécisme. Je me permets, à ce propos, de rappeler l’ouvrage essentiel de Jean-François Braunstein (La philosophie devenue folle, Grasset, Royaliste n° 1151, 24 septembre 2018). Sonia Mabrouk ajoute à sa liste déjà conséquente de déconstructeurs la menace extérieure que constitue les Gafam. En effet, ceux-ci pourraient instaurer une véritable idéologie du zéro-contact, sous couvert d’un monde hyper-connecté, dans le but de renforcer leur modèle économique. Mais la plus grave menace peut se résumer ainsi : «  Vous ne pourrez dire que ce que l’on vous autorisera à dire.  »

Force est d’envisager, comme Sonia Mabrouk, la stratégie de résistance à l’encontre de ce mal universel. D’origine tunisienne, elle ose proclamer son attachement à la France qui l’a accueillie et à son héritage. On pourra sans doute objecter, comme certains, à sa conception d’un christianisme culturel, c’est-à-dire non nécessairement lié à la foi. Mais il s’agit pour elle de fortifier «  les murs de la civilisation occidentale bien mal en point  ». On lui accordera que face à la destruction en marche de nos raisons de vivre il est urgent d’inventer les formes les plus appropriées de la résistance. ■