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Royaliste n°1281 du 19 juin 2024

Inde : la démocratie du futur

Les Chemins du monde

mercredi 19 juin 2024

Tout concourt à faire échouer la démocratie en Inde : le nombre, le climat, la pauvreté, la religion. Et pourtant l’Inde est considérée comme le pivot de l’équilibre asiatique et mondial du futur. Les élections générales de 2024 de ce point de vue sont un succès.

L’Inde fait mentir Rousseau et Montesquieu. Le premier ne concevait la démocratie que dans le cadre d’un canton suisse ; le second vouait les climats chauds au despotisme. Pays désormais le plus peuplé du monde, ayant dépassé la Chine il y a un an, 642 millions d’Indiens sont allés aux urnes (sur près d’un milliard d’inscrits) à comparer à moins de 200 millions d’Européens (sur 370 millions d’inscrits) aux élections au Parlement européen (6-9 juin). Or, le Lok Sabha ne compte que 543 députés contre 720 dans l’Union européenne (et 577 en France seule aux élections nationales pour 45 millions d’inscrits).

Les Indiens ont voté sous des températures de plus de 40° en moyenne avec des pointes à 50° faisant des dizaines de morts y compris parmi le personnel électoral.

La Banque mondiale vient de classer l’Inde en tête des pays les plus inégalitaires au monde, avec un nombre record de milliardaires en regard de 60% de pauvres.

L’attention internationale s’était focalisée sur les dérives sectaires du parti au pouvoir, le BJP, parti du peuple (Janata) indien (Bharatiya), d’inspiration religieuse hindouiste, délibérément assumée par le Premier Ministre Narendra Modi, assimilé à un fils du Ciel, bénissant de nouveaux temples (dont celui d’Ayodhya bâti sur les ruines de la destruction d’une mosquée, inauguré en grande pompe par Modi en début d’année, sans aucun impact électoral, puisque la circonscription a échappé à son parti), gourou professeur de yoga, persécuteur des musulmans et des chrétiens.

Une démocratie confortée. - Cet ensemble de facteurs ont joué dans l’élection mais au lieu d’affaiblir la démocratie, ils la renforcent. Le nombre : l’élection a conforté les partis régionaux, le BJP ne contrôlant que moins de la moitié des États fédérés et dépendant pour sa majorité d’alliés non hindiphones (par opposition aux langues dravidiennes du sud) ; le climat : on a déjà évoqué dans ces colonnes (1) le best-seller de Kim Stanley Robinson, « le ministère du futur », qui part d’une situation extrême de canicule en Inde pour dérouler les conséquences mondiales du phénomène. La situation indienne est à cet égard non pas exceptionnelle mais prémonitoire du devenir de l’ensemble des sociétés ; la pauvreté : le grand économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, inventeur de l’IDH (Indice de développement humain), avait déjà montré qu’elle n’était pas une fatalité et qu’elle était soluble dans la démocratie dont il réfutait l’idée qu’elle soit une création et une exclusivité occidentales (2). Comme en Europe, on assiste à la remise en cause d’une politique agricole, ici connue sous le terme de révolution verte, qui est à bout de course, notamment avec la crise du riz (qui suivait celle de l’oignon, l’ingrédient principal de la cuisine indienne) ; la religion : nulle n’est plus syncrétique et plus éclatée que ce que l’on regroupe sous le terme générique d’hindouisme, la religion aux mille dieux. Et c’est bien du sein même de la religion emblématique du parti au pouvoir que sont venues sa contestation et sa mise en minorité en son cœur, l’Uttar Pradesh, où le Premier Ministre Narendra Modi est l’élu de Varanasi (Bénarès, la capitale principale des rituels sur le fleuve sacré, le Gange), et le « chief minister » un prêtre (yogi) hindou fondamentaliste. Le BJP y a perdu la moitié de ses députés au profit d’un parti qui défend les basses castes et les dalits (intouchables) arrivé en tête. Ces populations qui n’en sont pas moins hindouistes sont défavorisées. Le sud du pays, qui échappe au BJP, n’est pas moins hindouiste aussi mais différemment. Le maillage électoral complexe issu de ces élections tend plutôt à ressembler à celui qui préexistait à l’indépendance en 1947 entre Inde anglaise (le Raj) ou Inde des Provinces et États princiers (voir brèves royales en p.15).

Une démocratie autre. Nul pays n’est donc plus divers que l’Inde, socialement, culturellement, politiquement, géographiquement, économiquement. Prompts à juger selon un registre purement manichéiste, les commentateurs occidentalistes qui dénonçaient le régime « autocratique » mis en place par Modi ont été les premiers à s’inquiéter d’une « instabilité » que procureraient la mise en minorité (relative) de son parti aux élections et les incertitudes liées à la formation d’un gouvernement de coalition. Les prétendus démocrates ne peuvent pas imaginer qu’un tel pays pour les raisons qu’on a dites demeure longtemps une « vraie » démocratie. Si le passé leur a donné raison, ce fut non sous le BJP mais sous la dictature à la faveur de l’état d’urgence (1975-1977) d’Indira Gandhi, fille de Nehru, mère et grand-mère des dirigeants à ce jour du parti du Congrès (Rahul Gandhi), parti de l’indépendance et du non-alignement. Washington, Londres et Paris ne jurent que par la démocratie indienne pour faire face à la Chine communiste, hypercentralisée et totalitaire, alors qu’en réalité l’Occident ferme les yeux sur les infractions à l’État de droit en Inde – comme d’ailleurs en Chine, bien davantage – pour sauvegarder les équilibres stratégiques… et les intérêts commerciaux.

Il est remarquable que l’Inde, propulsée au premier rang de la scène internationale par sa présidence du G 20 et forte de sa diplomatie de multi alignement, n’ait pas eu à voter cette année sous la menace de ses voisins pakistanais et chinois. Aucun enjeu extérieur ne pesait sur les électeurs, ce qui a permis de se recentrer sur les problèmes domestiques.

Dans un ouvrage décapant (3), Eugénie Mérieau a osé défier le tabou idéologique pour renverser les perspectives et faire de la démocratie dite illibérale l’avenir tant des régimes autoritaires que des démocraties dites libérales. Elle s’inspire de ses domaines initiaux de recherche que sont la Thaïlande et Singapour. Mais le cas indien est encore plus symptomatique. Elle pose ainsi la question : qu’est-ce qu’une démocratie ? Ou comment la personnalisation du pouvoir, ou la théorie de « l’homme fort », se concilie-t-elle avec elle.

Yves La Marck.

(1). Royaliste, n°1256, 8 mai 2023. L’ouvrage paru en 2020, désormais traduit en français, est sorti aux éditions Bragelonne, octobre 2023. (2). La démocratie des autres, Rivages poche, 2006 (3). La dictature, une antithèse de la démocratie ? 20 idées reçues sur les régimes autoritaires, Le Cavalier réédition en poche, 2024.