L’arrivée de M. Kast à la présidence du Chili traduit un virage à droite significatif du pays et une crise intellectuelle et politique manifeste.
Avec plus de 58 % des voix le 14 décembre, la victoire du candidat de l’extrême droite chilienne M. José Antonio Kast est nette et sans bavure. Il obtient le second meilleur résultat à un second tour de l’élection présidentielle depuis 1989. Mieux : il est majoritaire dans les 16 régions du pays. Plus de quatre millions d’électeurs supplémentaires se sont portés sur son nom. Avec un peu plus de 41 % des suffrages exprimés, Mme Jarra, son adversaire issue de la branche social-démocrate du parti communiste fait le plus mauvais score de la gauche à une élection présidentielle depuis la fin de la dictature. Fait encore plus impressionnant, il semble qu’une bonne partie des jeunes électeurs ait accordé sa confiance à M. Kast. Or, on se souvient qu’une grande partie de la jeunesse était dans la rue en 2019 pour condamner la politique conservatrice de M. Pinera, source selon elle d’injustice sociale et d’inégalités accrues. Ce revirement est d’autant plus surprenant que la politique du président de gauche sortant, M. Boric, est loin d’avoir été négative sur le plan social, grâce notamment à son ministre du travail, Mme Jarra, qui incarnait justement dans cette élection les espoirs de la gauche.
Mais il semble bien que la question de l’insécurité ait été dominante durant la campagne aussi bien au second tour qu’au premier. Une insécurité bien en deçà de ce que connait l’Amérique Latine en général. Cependant la grande criminalité est en hausse, notamment les enlèvements, même si cela ne transforme pas le pays en zone de non droit ou en zone de guerre. Cette insécurité est attribuée sans preuve à l’immigration vénézuélienne en forte croissance ces dix dernières années, avec une part non négligeable d’immigrés clandestins. Lors du premier référendum constituant en 2022, les Chiliens avaient rejeté un projet qui donnait une vision plurinationale de l’identité chilienne. A cela vient s’ajouter une croissance économique atone. M. Kast a su habilement valoriser sa thématique sécuritaire au cœur de la campagne électorale et imposer l’idée que la gauche était incapable d’assurer la relance. Il est possible aussi que celle-ci ait surestimé la dimension répulsive des souvenirs de la dictature. Certes, M. Kast s’est montré plus consensuel, moins clivant sur les questions éthiques ou de genre et il n’a pas rappelé sa sympathie pour le général Pinochet. Mais la gauche paye peut-être le recul progressif de la mémoire de la dictature et un combat inachevé sur le plan intellectuel et historique. L’indignation et les imprécations ne suffisent plus. Le combat des idées est plus que jamais d’actualité, tant sur la réalité de la dictature, qui n’était pas un mal nécessaire, que sur l’identité chilienne.
Reste que M. Kast serait bien inspiré de ne pas sombrer dans un triomphalisme ou une hubris inappropriés. Aussi faible soit-elle, la gauche représente plus de 40 % des suffrages exprimés lors du second tour, ce qui constitue une base pour un processus de reconquête du pouvoir non négligeable. Par ailleurs, les élections parlementaires du 16 novembre n’ont pas donné à la droite chilienne une victoire écrasante : à la chambre des députés, elle a obtenu 76 sièges sur 155, dont 31 pour le Parti de M. Kast, contre 64 pour la gauche ;. au Sénat, qui vient d’être renouvelé par moitié, la coalition de gauche compte désormais 20 sièges, soit un de plus que précédemment, la droite « classique » 18, et « l’extrême droite » 6, dont 5 pour le parti républicain de M. Kast. Un recentrage de M. Kast sera donc nécessaire. ■
Marc Sévrien.
Le Chili dans l’escarcelle de la droite