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Royaliste n°1324 du 20 mai 2026

La drôle de guerre

Les Chemins du monde

mercredi 20 mai 2026

Il vaudrait mieux anticiper ce que serait une troisième guerre mondiale plutôt que de se croire à l’abri de la ligne Maginot d’un parapluie atomique. Les raisons pour lesquelles le conflit israélo-américano-iranien n’a pas dégénéré en guerre mondiale n’empêchent pas d’en imaginer d’autres et les réponses à y apporter sous le seuil nucléaire.

Les empires se caractérisent plus par un souci défensif que par la volonté de se surpasser l’un l’autre dans une course d’hubris.

Parmi les nombreuses questions suscitées par la troisième guerre du Golfe, figure celle de savoir pourquoi elle ne s’est pas étendue à d’autres acteurs extérieurs. L’Europe a décidé que ce n’était pas sa guerre. À plusieurs reprises, elle s’est trouvée à la lisière de la forêt, pour reprendre l’analogie avec « un balcon en forêt » de Julien Gracq, l’un des plus beaux témoignages sur la drôle de guerre (septembre 1939-mai 1940). La France et le Royaume uni se sont ainsi retrouvés à éviter les drones et les missiles qui s’abattaient sur les Emirats arabes unis ou le sultanat d’Oman. Paris a dépêché le groupe aéronaval Charles de Gaulle en Méditerranée en « stand-by » pendant deux mois avant de le faire rejoindre la mer Rouge par le canal de Suez puis le Golfe d’Aden via Djibouti, sans qu’il soit destiné à intervenir.

L’Iran seul. - Si l’on ne peut donc pas parler de « coalition » comme lors des deux précédentes guerres en Irak ou contre l’Etat islamique, il n’y a pas non plus de solidarité dans l’autre sens. Pékin et Moscou reçoivent des envoyés diplomatiques iraniens, fournissent discrètement des renseignements voire plus, ils n’honorent pas à ce stade les accords de coopération militaire ou économique qu’ils avaient signés avec Téhéran. L’Iran a beau être membre de l’Organisation de Coopération de Shanghai, de la Conférence de Coopération islamique, des BRICS. Personne ne semble avoir bougé ; l’Assemblée générale des Nations Unies n’a pas été saisie contrairement à l’Ukraine. Où est le « Sud global » ? Le Pakistan a seul sauvé l’honneur en proposant sa médiation. Chacun attend de voir. Pourquoi en rester là ?

Moscou et Pékin veulent à tout prix ménager Donald Trump. Ils marquent des lignes rouges, mais ils préfèrent laisser faire, en le regardant s’épuiser, en anticipant les lendemains, une phase deux ou trois, ou sinon préserver l’avenir. On pourrait parfaitement imaginer qu’ils lui rendent la vie difficile en créant des tensions ici ou là pour diviser les forces américaines. Une percée en Ukraine ? Un blocus de Taïwan ? En réalité les deux pays ne disposent pas de beaucoup d’options. Leur capacité de nuisance est réduite. Or ce n’est que lorsque l’on peut lier plusieurs conflits à la fois que la possibilité ou la probabilité d’une guerre générale augmente. Il y a risque de conflit mondial si les guerres limitées deviennent interconnectées. C’est ce que redoutait par exemple le général de Gaulle le 10 août 1967 dans une allocution unique en son genre, au milieu de l’été, pour mettre en garde contre une relation entre l’intensification de la guerre au Vietnam et au Proche-Orient celle des Six jours qui avait procuré à Israël sa forme actuelle. Des tentatives de marchandage entre la guerre en Ukraine et celle en Iran, si elles ont existé, ne mènent à rien. L’intervention du Pakistan n’est pas sans rétroagir sur ses relations entre l’Inde et la Chine.

Le choc des empires. - Il y a pléthore de conflits limités dans ce monde qui sont destinés à le rester. Le pape François avait popularisé l’idée d’une « guerre mondiale par morceaux ». Si jamais de tels conflits dégénèrent, ce n’est pas de leur propre chef, mais parce qu’ils se situent au point de rencontre de deux ou plusieurs « impérialismes ». La tendance récente des commentateurs de revenir à cette explication du choc des empires se substituant au fameux « choc des civilisations », les empires incarnant par ailleurs des civilisations, fait revivre une vision très datée fin XIXe siècle qui a servi pour expliquer les deux guerres mondiales souvent considérées comme une seule et même guerre de Trente ans. Certains ont vu dans la guerre froide une prolongation de celle-ci, comptée comme une troisième guerre mondiale. Après 1990, il avait été question d’une quatrième guerre mondiale avec l’Islamisme dans laquelle depuis 1979 on pouvait déjà reconnaître la République islamique d’Iran (Khomeini est mort en 1989).

La situation actuelle est principalement marquée par la volonté de sortir du cadre post-1945. L’attente d’une nouvelle architecture ouvre une longue période de transition qui peut en effet, comme toutes les transitions entre deux systèmes, créer un moment de fragilité et d’incertitude voire de chaos. Les dits empires se caractérisent plus par un souci défensif, un repli sur leurs frontières naturelles, que par la volonté de se surpasser l’un l’autre dans une course d’hubris. Les revendications territoriales à leurs périphéries ne vont pas jusqu’à risquer une guerre généralisée en s’en prenant frontalement à un autre « empire » ou groupe d’empires. On peut en discuter dans le cas de l’Ukraine, s’il ne s’agit que des provinces de l’Est, ou de tout le pays, ou de l’Europe entière en tant que telle. Ou pour les Etats-Unis du retour de la focale sur l’hémisphère occidental (les Amériques y compris le Groenland). Il n’y aurait de risque de guerre mondiale que si deux empires s’en prenaient directement l’un à l’autre, comme dans le cas des missiles de Cuba en 1962, ou ce qui a pu être déduit de l’élargissement de l’OTAN aux frontières de la Russie en 1997.

Terre et Mer. - Le blocus du détroit d’Ormuz nous rappelle le rôle joué par la puissance maritime dans une hypothèse de guerre mondiale. Ce n’est pas par hasard qu’Ormuz figure comme pièce centrale du dernier tome du « secret de l’Espadon » (Blake et Mortimer) au cœur de la seconde guerre mondiale avec le despote asiatique, maître du monde. L’issue des guerres balkaniques en 1913 avait concentré les enjeux sur Constantinople et le détroit du Bosphore revendiqué par la Russie tsariste. Le fiasco de l’opération des Dardanelles en 1915 évoque presque trait pour trait ce qui serait une tentative de débarquement au bas des falaises rocheuses qui dominent le détroit d’Ormuz côté iranien. En 1940, le sort de l’Angleterre s’est joué sur la Manche, ainsi qu’en juin 1944. Le troisième exemple auquel plusieurs historiens britanniques se sont référés à propos d’Ormuz, c’est le précédent de l’expédition franco-anglaise alliée à Israël pour reprendre en novembre 1956 le canal de Suez nationalisé par Nasser. Un quatrième cas de figure serait le blocus du détroit de Malacca pour asphyxier la Chine et, à plus long terme, le contrôle des routes de l’Arctique en territoire russe. Si les conflits terrestres s’enterrent pour durer sur des lignes gelées (comme en Ukraine après 4 ans), la puissance maritime se traduit par une demande de forte mobilité entre divers théâtres éloignés d’opérations comme l’a illustré le ballet des porte-avions américains d’un bout à l’autre du globe, propice à une mondialisation du conflit. Ce n’est rien encore comparé à la guerre spatiale.

Les considérations qui précédent sont rationnelles. Le déclenchement d’une guerre, son déroulement et son achèvement sont parfois tout sauf rationnels. La guerre, y compris mondiale, demeure le fait des hommes. Si donc l’on peut exclure certains enjeux comme insuffisants pour provoquer une guerre générale, il serait présomptueux de les reléguer dans l’ombre quand leur valeur humaine est si prégnante. On comprend bien les arguments de Frédéric Encel (1) qui rejette l’idée trop communément colportée d’une guerre mondiale quasi métaphysique autour de Jérusalem. Le monde contemporain séculier n’a aucune raison de se battre pour Jérusalem et pourtant ! Dans un message exceptionnel, le 23 avril dernier, le patriarche latin de Jérusalem a bien montré combien la Terre sainte est affectée par le « changement de paradigme » qui affecte la région et le monde entier depuis le 7 octobre 2023. À suivre au prochain numéro.

Yves La Marck.

(1) La guerre mondiale n’aura pas lieu. Les raisons géopolitiques d’espérer, Odile Jacob, mars 2025.